LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Mourad Bachir El Bouhali Headshot

Fake news: la pandémie serait-elle une fatalité du XXIème siècle?

Publication: Mis à jour:
FAKE NEWS
designer491 via Getty Images
Imprimer

FAKE NEWS - L'expression "fake news", popularisée par Donald Trump, a été désignée comme "mot de l'année" par le thésaurus britannique Collins. D'après ce dictionnaire, cette locution a commencé à fleurir dans les années 1990 à la télévision américaine pour décrire de fausses nouvelles, en général sensationnelles, déguisées en vraies informations. Le terme, employé soit comme une assertion soit comme une accusation, a sans conteste participé à la défiance de la société pour les médias.

De quoi parle-t-on?

A chaque période de l'histoire, ses fake news. Le mensonge est vieux comme le langage; la manipulation a rarement été innocente, spontanée et signée. En janvier 2018, le Pape François a rappelé lors de son message sur la communication qu'"aucune désinformation n'est inoffensive; de fait, se fier à ce qui est faux, produit des conséquences néfastes. Même une distorsion apparemment légère de la vérité peut avoir des effets dangereux", avant de rajouter: "il faut démasquer ce qui pourrait être défini comme la logique du serpent, capable partout de se dissimuler et de mordre".

En France, en pleine campagne présidentielle, le site Égalité et réconciliation a lancé en juillet 2017 une information, reprise par la revue Faits & Documents, révélant - vrai faux contrat à l'appui - qu'Emmanuel Macron est propriétaire d'une société de droit panaméen qui loue une propriété à Marrakech. "Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose", dit la devise. Autre exemple: une vidéo circulant sur les réseaux sociaux en mai 2017 et attribuée à tort aux Forces Armées Royales montre un groupe d'inconnus vêtus de treillis et adressant des menaces physiques à Nasser Zefzafi, suite aux manifestations d'Al Hoceima.

Ce qui est en revanche nouveau, c'est son ampleur et la vitesse avec laquelle les fake news et autres fausses informations se répandent aujourd'hui, grâce aux médias numériques de façon insidieuse. Si elles obligent les journalistes et organes de presse crédibles à se remettre en question, elles sont aussi l'occasion pour eux de les combattre fermement.

La fake news s'est désormais imposée pour qualifier toute production écrite susceptible d'être contredite, que ce soit sur des bases factuelles ou militantes à des fins de propagande ou pour déstabiliser une opinion publique ou un État. Elle fait désormais partie de la boîte à outils du théoricien du complot, qui y trouvera le terme parfait pour disqualifier la production de médias supposés manipulateurs. Elle se trouve ainsi appliquée aussi bien à de vrais articles erronés qu'à de faux devenus vrais, dans un flou sémantique généralisé.

Force est de reconnaitre que la notion de "fake news" pose d'abord un problème de traduction: le terme anglais ne désigne pas un article faux, au sens d'inexact, mais plutôt un faux article, une publication qui se fait passer pour un article de presse sans en être un. La langue anglaise distingue en effet ce qui est false (faux au sens d'erroné) de ce qui est fake (faux au sens d'une imitation).

La fake news telle qu'elle s'est développée durant la dernière campagne américaine appartient au second registre, celui de la duperie. A travers les codes visuels, le ton et la présentation, nombre de sites ont cherché à se faire passer pour de vrais organes de presse, et abusé de la confiance des internautes, plus sensibles à des titres d'articles qu'à des noms de publications. Ainsi du célèbre canular du soutien du pape à Donald Trump, publié sur le faux site d'actualité WTOE 5 News (désormais inactif), et partagé plus d'un million de fois sur Facebook.

Des réalités multiples

L'emploi du terme s'est toutefois rapidement élargi, et semble recouvrir aujourd'hui des réalités différentes:

- La caricature parodique. The Onion aux Etats-Unis, Le Gorafi en France, Nordpresse en Belgique, La Pravda au Canada, Al Manchar en Algérie, ... sont des sites volontairement et ouvertement parodiques. La volonté de désinformer y est absente mais il arrive qu'ils soient appréhendés au premier degré. En 2015, The Onion publie ainsi un article parodique expliquant que "pour apaiser un Nétanyahou en colère après l'accord sur le nucléaire iranien, Obama lui fait parvenir des missiles balistiques". Mais le lendemain, le journal israélien Haaretz publiait un article révélant que la réalité avait rejoint la fiction. La fake news satirique et le vrai article se rejoignent parfois.

- Le mirage. Empire News, NBC. com.co aux Etats-Unis, ... prennent la forme générale d'un site d'actualité, mais s'en distinguent par plusieurs aspects. D'un point de vue technique, n'étant pas des organes de presse, ils ne sont tenus par aucune déontologie journalistique. D'un point de vue économique, leur modèle reposant sur l'audience, ils privilégient les sujets racoleurs (paranormal, théories du complot, vidéos chocs, insolite, etc.). Ils n'ont pas forcément de visée politique mais peuvent se focaliser sur une personnalité publique de premier plan. À l'image d'Empire News, qui multipliait ces derniers jours les sujets conspirationnistes sur des pseudo-tentatives d'assassinat de Trump avortées. L'auteur d'un de ces contenus bidon a révélé qu'une fausse histoire très partagée pouvait rapporter plus de 1000 dollars de revenus publicitaires en ligne en une heure. Facebook a entre-temps exclu ces sites des programmes de rémunération de l'audience, et annoncé le développement d'outils pour limiter leur circulation.

- Le contenu orienté. (Breitbart, Infowars, RT, Sputnik...). Leur but n'est pas de divertir, mais d'influencer le débat public en y distillant leurs thèses - souvent russophiles ou d'extrême droite. Cette fonction n'est pas nouvelle: depuis des décennies, une presse frontiste et civilisationniste existe déjà, avec des publications longtemps confidentielles comme Minute ou encore Rivarol, en France, mais elle a pris une importance nouvelle ces dernières années. La stratégie, rodée et efficace, consiste moins à diffuser des informations fausses qu'à décrédibiliser médias traditionnels et adversaires politiques, en instituant méfiance et relativisme à leur égard.

- Le contenu erroné. Par extension, la fake news s'applique également, par un abus de sens, aux contenus qui sont authentiques mais erronés. Ainsi, le prestigieux The Atlantic n'hésitait pas en 2015 à qualifier de "fake news" un article dans lequel le New York Times a écrit, à tort, que l'auteur de la tuerie de San Bernardino avait publié des appels au djihad sur les réseaux sociaux.

Paradoxalement, le phénomène a tendance à distraire l'opinion publique. On peut ainsi replacer le phénomène dans une perspective plus large, celle d'une économie de l'attention. Le genre des fake news permet de détourner l'attention sur un non sujet. D'autant que le faux est beaucoup plus propice au débat. Certains chroniqueurs américains n'hésitent plus à accuser Donald Trump de manipulation. CNN va jusqu'à utiliser la notion de "gaslighting", une manœuvre visant à multiplier sciemment les mensonges pour créer un sentiment de confusion chez son interlocuteur.

L'impératif du fact checking

Il est clair que les fake news ne relèvent pas du journalisme. Nous devrions peut-être nous demander ce que les médias traditionnels ont fait au journalisme pour qu'elles puissent être acceptées et diffusées aussi facilement. Sans doute, un examen de conscience s'impose à eux en vue de se demander s'ils font ce qu'il faut, si leurs comportements sont pertinents, s'ils exercent réellement un journalisme éthique, afin d'empêcher les informations truquées d'avoir autant de pouvoir et d'influence, et de stopper leur expansion.

Mais comment lutter contre les fake news, quel que soit leur but? Facebook et Google, qui jouent un rôle majeur dans cet enjeu, ont annoncé leur volonté de partir à la chasse aux fausses informations. Le journal Le Monde a récemment proposé son Decodex, un outil qui permet d'identifier si une source est crédible ou pas. Mais classifier, c'est critiquer. Décider qu'un média est crédible et qu'un autre ne l'est pas, revient à porter un jugement de valeur. De plus, ce qui est vu comme la vérité par l'un sera interprété comme de la propagande par l'autre. Et le débat est sans fin. Finalement, la responsabilité revient avant tout au consommateur d'information.

Chacun est donc appelé à faire des efforts supplémentaires sur les réseaux sociaux pour vérifier un contenu avant de le partager; se poser des questions sur la qualité de la source; procéder à une vérification; etc. Si un média se trompe plusieurs fois et n'insère jamais de correctif, peut-être qu'il est temps d'arrêter de le croire. Les fake news s'inscrivent dans les desseins du diable, enjoignant journalistes - "gardiens des nouvelles" - et utilisateurs des réseaux sociaux à éviter et à démasquer les "tactiques du serpent" qui ne font que propager une guérilla informationnelle qui fomentent controverses, divisions, tensions et haine. Cela étant, comme a dit Abraham Lincoln: "On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps."

LIRE AUSSI: Le (faux) compte Twitter du ministre Abdelahad Fassi-Fihri annonce la mort de Bouteflika