Huffpost Tunisie mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Mounira El Bouti Headshot

Algérie, Tunisie: Amour de patrie, éternel paradoxe

Publication: Mis à jour:
TUNISIA ALGERIA FLAGS
STR/AFP/Getty Images
Imprimer

Oscar Wilde disait, seul l'amour peut garder quelqu'un vivant. Cette citation vaut aussi pour la patrie, Ceteris paribus.

Pourtant l'amour, semble être l'opium des Tunisiens, il paraît évident - ou presque- qu'ils aiment tous leur patrie, d'un amour indescriptible, chacun à sa façon.

Ce qui diffère, peut-être, c'est la façon dont chacun l'exprime. D'abord, il y a ceux qui s'engagent pour leur patrie en mettant leur vie en péril, en gage d'amour pour leur nation.

Ensuite, il y a ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler, et récolter les miettes des lèves-tard avec des comptes en banques gras et douillets. Ceux-là, se battent pour une meilleure vie et une "meilleure Tunisie".

Généralement, ils ont fait des études supérieures, et ont eu des rêves autrefois, des rêves qui grandissaient avec chaque gouvernement, chaque discours émouvant et deux fois, le sentiment fort, qu'ils étaient réalisables. Cela est arrivé, durant les deux seules fois où ils ont donné leurs voix à travers les urnes, tribune de gens au sens de l'humour prononcé.

Il y a aussi les femmes, celles qui se sentent en sécurité en lisant les slogans féministes (ou pas), se sentent en vie dans les bras d'un homme "responsable" qui les aime (ou pas), et retrouvent le sourire dans les discours des politiques, elles aussi avec désormais, Youssef Chahed comme héros, avec son gouvernement qui a placé plus de femmes à la tête de ministères.

Il y a aussi ces femmes qui se lèvent aux aurores, afin de préparer une génération entière, pour aller apprendre ce qu'il faut à l'école.

Celles qui se battent chez elles et dehors; en prenant le bus, le métro et le taxi. Elles se battent souvent contre un mari parfois hypocrite, une belle famille peut-être autoritaire, une société souvent machiste, une famille en apparence conservatrice, un travail épuisant et dernièrement, contre le harcèlement sexuel au bureau. Sacrées dames, toujours amoureuses?

Il y a aussi les accros à Facebook. En vérité, ils viennent de découvrir le réseau social mais ils en font leur passe-temps préféré, en y voyant, un nouvel outil d'espionnage, pour calmer leur curiosité débordante. Ceux-là, aiment leur pays en partageant trois fois par jour, des drapeaux de la Tunisie, des chansons, des photos du vieux Tunis, des vêtements traditionnels, des photos de champions ou des séquences d'anciens matchs de football.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en Tunisie, ça dégouline d'amour, ça aime tout, la téloche, la Palestine, l'Espérance, les Algériens, le lablabi, ...la Tunisie surtout.

Cela étant, comme dans les relations humaines, on aime son pays seulement dans ses statuts Facebook, ses photos de profil et quand une catastrophe arrive. Les actions ne sont pas notre fort.

On aime virtuellement, avec frénésie et en musique. On se transforme, en poètes, mais quand il s'agît de mettre la main à la poche pour aider le démuni qui habite à 100 mètres de chez soi, elles se figent, soudain, dans les poches.

On aime avec fougue, mais il nous est difficile de comprendre que notre pays, a besoin d'amour sincère, cet amour qui sauve des vies et qui transforme le quotidien des hommes. Oui, ça existe, vraiment, et pas seulement dans les romans de Stendhal et Barbara Cartland.

Ici, on chante l'amour en français, en arabe, accent égyptien, libanais. On écoute beaucoup Om Kalthoum, en connaisseurs, mais quand il s'agît d'aimer son travail, on préfère se plaindre et on aime à vilipender son supérieur, une fois le dos tourné.

On aime aussi la beauté et la propreté mais d'un amour impossible, on aime jeter nos ordures ça et là, on aime gâcher ce qui ne nous appartient pas, abimer les biens de l'État, par égoïsme ou par fierté. Un peu comme cet homme possessif qui veut enlaidir sa femme pour que personne ne la regarde.

On aime le sport, mais on aime la violence encore plus. Le football, c'est les gros mots, les injures et le régionalisme, toute une ambiance. On aime la paix mais jurons par les menaces, on aime les enfants mais quand ils ne sont pas trop bruyants. On défend les causes nobles, on fait un plaidoyer sur les "droits de l'Homme" mais on traite sa femme de ménage, comme une moins que rien.

Il y a aussi les "entrepreneurs" qui lancent des projets pour créer de l'emploi car ils "aiment" leur pays. Ceux-là, adorent mettre le drapeau rouge sur leur profile Facebook, font des recommandations pour la "sortie de crise", font des "choses" pour la Tunisie et se félicitent des succès de leurs compatriotes mais sont, souvent, incapables d'augmenter leurs employés qui travaillent comme des machines, et qui, eux aussi aiment la Tunisie. Ils finissent généralement par immigrer, pour chercher dignité et respect, ailleurs qu'ici.

En Tunisie, on aime la démocratie mais jamais sans pouvoir, on aime sa mère, surtout quand on est un homme, mais on ne l'aide pas, car les tâches ménagères, c'est pour elle.

On aime sa femme surtout quand elle ne cherche pas trop midi à quatorze heures et cela ne nous empêche pas de se dire fiers de l'émancipation de la femme tunisienne.

Beaucoup aiment la "culture" et "les gens cultivés" en n'ayant pas lu un seul livre depuis des années. Pendant 23 ans on a aimé Ben Ali, aux yeux du monde, après il s'est avéré que c'était un amour d'adolescents.

En Algérie, même scénario vergogneux..

En Algérie aussi, l'amour de la patrie est spécial. Il change comme les saisons et grandit en temps de crise.

Durant la décennie noire, en dehors des terroristes et de patrons de magouilles, les gens s'aimaient. Ils étaient solidaires, unis contre le danger et se faisaient du souci les uns pour les autres, indépendamment de leurs régions d'origine ou de leur appartenance politique.

Mais les choses ont changé depuis. Les règles du capitalisme ont en décidé ainsi, chacun pour soi, dieu pour tous, et l'individualisme de groupe commença.

Ils restent unis, mais moins qu'avant. Ils aiment parler librement de leur Algérie, mais n'aiment pas toujours la liberté. C'est que le terrorisme les a marqué. Il nous a tous marqué.

Triste est de constater, que nos idées sont pauvres sur la patrie. Nous étions les plus amoureux au monde, d'une nation que nous avons libérée, avec honneur, avec le sang mais nous l'avons abandonnée, nous ne l'aimons plus. Nous leur avons abandonné notre unique richesse. Ils ont en fait un désastre.

Nous ne l'aimons pas car nous l'avons laissée à d'autres bras, des bras épineux et froids, aux oubliettes, avec sa sensibilité et son ouverture, telle une blessure, nous l'avons laissée.

Nous autres, n'aimons notre patrie que lorsqu'il s'agit de football, de duels et d'affront, ailleurs. Mais chez nous, nous ne l'aimons plus, c'est peut être la routine ou l'orgueil mais l'amour s'est éteint.

Pourtant, l'homme est comblé, il mesure ses richesses et se tient loin de toute perdition. Mais il n'apprend plus rien. La vie en Algérie, est sans leçons. L'Algérie a perdu sa jeunesse et tout ce que veulent désormais ses enfants, c'est des âmes clairvoyantes, sans consolation.

Et puis comme le Tunisien, l'Algérien aime sa femme et sa mère. Bien sûr, en l'exprimant de manière très étrange. Il y a ceux qui crient l'amour de la "mamma" sur tous les toits, jamais leur femmes car c'est mal vu, et il y a ceux qui aiment dans le respect et le silence mais dans tous les cas, ne daignent pas laver deux verres pour l'épauler.

En Algérie on aime aussi la religion et le "sacré" mais pour beaucoup c'est un moyen efficace pour vaincre un vide assourdissant qui peut pousser au crime. C'est ou la drogue ou la religion.

Ce qui explique le regard qu'on porte sur ceux qui ne partagent pas cet "amour" pour la religion. Ils ne sont pas des nôtres. Ils sont différents mais l'amour de la différence on ne nous a pas appris à l'aimer, ni à le connaître. Que ce soit dans les manuels scolaires ou dans nos quartiers.

Force est de reconnaître, que finalement, nous ne savons pas aimer. Avant d'aimer sa mère patrie, apprenons à nous aimer nous-mêmes. Et là, je précise que la mère patrie, n'est pas le bout de terre où l'ont est né mais là où le sens de la patrie est retrouvé, une terre qui nous a accueillis, peut être.

Peut être que ce qui manque à nos pays, c'est l'éternité de l'âme ou l'âme tout court.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.