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Qui veut la peau des agrégés?

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UNIVERSITY PROFESSOR BOARD
Benjamin Lowy/Reportage by Getty Images
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Mardi 24 janvier, devant le ministère de l'Enseignement supérieur se sont rassemblés en sit in les enseignants agrégés, toutes sections confondues, rejoints par bon nombre de leurs collègues universitaires venus les soutenir.

L'information vous a peut-être échappé et il est vrai qu'en ces temps de disette, où les différents fonctionnaires voient leurs salaires ponctionnés de toute part par les nouvelles mesures de la loi des Finances, cela tombe bien, et risque de passer comme une lettre à la poste. Pourtant ce qui s'est passé est une première, pour ne pas dire tout bonnement un scandale. Sous d'autres cieux, plus démocratiques, toucher de façon arbitraire aux salaires aurait coûté sa place au responsable de ce beau cafouillage dans la fonction publique.

Une "erreur"

Voilà près de cinq mois que nous percevons notre salaire augmenté notamment pour ceux qui ont été reçus au concours interne de promotion au grade d'agrégé principal. Voilà qu'en janvier 2017, nous le découvrons amputé de près de 120 à 190 dinars selon les cas.

Sans crier gare, et prétendant avoir mal lu, mal interprété ou mal appliqué le texte de loi- on ne sait plus quelle version retenir- nos responsables ont jugé bon de nous ponctionner ce qui a été versé depuis des mois. Peu importe si certains d'entre nous ont pris des engagements financiers depuis. Il faudra tenter de l'expliquer au banquier. C'est ce que j'ai fait. Je l'ai appelé et j'ai essayé, je ne sais pas si j'ai réussi, d'expliquer à mon banquier incrédule que mon salaire qui avait augmenté pour commencer avait donc finalement diminué et qu'il diminuera peut-être encore les mois suivants. Pour tout vous dire, on ne sait pas... Mais comment en est-on arrivé là? On nous explique que c'est "une erreur", que nous ne sommes pas nommément cités pour cette prime, nous, les agrégés recrutés par le ministère de l'Enseignement supérieur, prime pourtant reçue régulièrement et intégrée à nos salaires depuis plus d'un trimestre. A voir le nombre d'erreurs commises ces derniers temps vis-à-vis de nous, nous commençons à avoir de sérieux doutes sur la question.

L'agrégation est à la fois une formation et un concours de recrutement, réputé difficile, permettant de former des enseignants très polyvalents et vite opérationnels.

En Lettres françaises par exemple, la formation comprend outre des enseignements de littérature, des enseignements de linguistique historique et de traduction. Une ascèse, un travail acharné au terme duquel l'agrégé est apte à assurer au pied levé l'un de ces enseignements.

En Tunisie, un agrégé peut s'inscrire en thèse sans passer par le master de recherche, et même se présenter au concours d'assistanat sans justifier d'un état d'avancement suffisant. Une véritable aubaine vue de l'extérieur. Pourtant peu de personnes tentent le parcours. Parce qu'on est loin d'être assuré de réussir, et que de mon temps le passer était pratiquement un "suicide" programmé, les reçus se comptant sur les doigts de la main, et parfois même pas. Zéro reçus en septembre 2002, entre autres promotions néant.

Le plus souvent, ce sont des enseignants aguerris du secondaire qui le tentent, et le préparent même sur deux ans. J'en connais qui l'ont passé dix fois avant d'abandonner pour se tourner vers ...le master. Ou les normaliens qui sont tenus de le passer. Une fois reçu, l'agrégé peut être recruté par l'un ou l'autre des ministères, mais se trouve bien plus souvent affecté au cycle supérieur.

Qui veut la peau des agrégés?

Voilà pour nos droits fondamentaux et...théoriques. Dans les faits, l'agrégé est loin d'être privilégié et tend à être de plus en plus privé des droits auxquels il prétend. Un agrégé ne peut pas, même s'il le souhaite, s'inscrire en master après avoir été reçu à l'agrégation. Et beaucoup le font ailleurs notamment en France, en partant de zéro. Dans les conditions de candidature au concours d'assistant, l'article 34 stipule que "les assistants sont recrutés, par voie de concours, parmi les candidats justifiant, au moins, soit d'une agrégation, soit d'un diplôme d'études approfondies, soit d'un diplôme décerné au terme de six années d'études supérieures, soit d'un diplôme admis en équivalence. En outre, les candidats autres que ceux qui sont titulaires d'une agrégation doivent justifier de l'état suffisamment avancé de leur thèse et permettant, raisonnablement, une soutenance dans les délais prévus par l'article 16 du décret n°93-1823 du 6 septembre 1993, fixant les conditions d'obtention des diplômes nationaux sanctionnant les études doctorales".

En réalité, les jurys ne sont pas moins exigeants avec ces candidats quant à l'avancement de leurs thèses et ceci malgré le texte de loi on ne peut plus explicite sur ce point.

Deux images pour mieux prendre conscience de ce traitement injuste et surtout insidieux.

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spja

L'agrégation était valorisée et un candidat agrégé bénéficiait d'une dizaine de points de bonnification dans la grille d'évaluation comme le montre la première image de la grille signée par le président de jury en 2013, pour les "francisants". On se demande où est passée l'agrégation dans la grille d'un concours plus récent, non signée cette fois, sur l'autre image. Encore un privilège qui disparaît, comme par enchantement, pour les agrégés! Ou s'agit-il là encore d'une "erreur"?!

L'agrégé doit-il encore faire ses preuves pour se voir reconnaître ses droits de fonctionnaire de l'Etat et ses privilèges quant à l'accès au concours d'assistant, droits qui sont pourtant explicitement mentionnés par la loi? Le statut volontairement ambigu de l'agrégé recruté et permanent dans le cycle supérieur ouvre la voie à ces "erreurs" un peu trop nombreuses. Si, en plus d'être un enseignant polyvalent, il se destine à être chercheur, c'est qu'il devrait avoir de fait le droit de mener à bien sa recherche. Or on nous ôte le droit à pratiquer la recherche scientifique dans les meilleures conditions: ni congé sabbatique ni rabattement horaire contrairement aux assistants. Des avantages académiques ou professionnels absents ou mystérieusement disparus... Soyons donc sérieux, cohérents et conséquents avec nous mêmes: ce concours nous habilite bien à quelque chose?

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