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Crises financières internationales et dettes extérieures de pays en développement : Quels enseignements pour la Tunisie? (3ème partie)

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Dans cette troisième et dernière partie de l'article sur les crises financières internationales, nous nous intéressons aux conséquences de la crise de 2007 sur l'endettement de la Tunisie. Nous démontrons que la gestion de la dette de notre pays depuis 2012 est particulièrement dangereuse et irresponsable. En fait, deux éléments doivent être pris en considération lorsque l'on traite les dettes souveraines. Le premier est relatif au taux d'intérêt. Il admet une règle simple selon laquelle tant que les fonds empruntés sont employés pour la réalisation de projets dont le rendement est supérieur au taux d'intérêt, alors on peut penser que la dette est bénéfique pour le pays. Le second concerne l'échéance de la dette ou "debt maturity" en anglais. Nous montrons qu'il est particulièrement dangereux de contracter des dettes souveraines à courte échéance en période d'instabilité politique et économique. Or, c'est ce que les autorités monétaires tunisiennes ont fait depuis 2012 mettant en péril les équilibres financiers de notre pays. Par ailleurs, nous présentons le solde de la balance des hydrocarbures de notre pays sur une très longue période. Nous montrons que les gouvernements qui se sont succédé depuis 2012 ont une très lourde responsabilité dans la crise de l'endettement que nous vivons.

Dans les deux premières parties de cet article, nous avons vu qu'à chaque fois que les pays occidentaux retrouvent une croissance économique robuste après une période de crise, leurs banques centrales augmentent leurs taux d'intérêt. Or, la Réserve Fédérale des Etats-Unis (la FED) a augmenté son taux d'intérêt au mois de décembre 2016 et a promis de l'accroître encore à deux reprises en 2017. On s'attend d'ailleurs à ce qu'une première hausse de ce taux soit annoncée lors de la prochaine réunion de la FED d'ici quelques jours (le 16 mars). Par ailleurs, même la Banque Centrale Européenne subit des pressions de la part des pays du Nord de l'Europe afin qu'elle augmente son taux d'intérêt et ce malgré les problèmes que connaît la zone euro. Malheureusement, l'augmentation de ces taux d'intérêt provoquerait automatiquement une augmentation du fardeau de notre dette et plus particulièrement celles contractées à courte échéance.

La crise financière de 2007: Impacts et enseignements pour la Tunisie

La crise financière de 2007 est une crise qui a commencé aux Etats-Unis et qui s'est propagée par la suite à l'ensemble des pays développés. Lorsqu'elle s'est transformée en crise économique, c'est-à-dire lorsqu'elle est sortie de la sphère financière et a touché le secteur réel de l'économie, elle a lourdement affecté l'économie mondiale et ses effets se font ressentir à ce jour. Cette crise a pour origine une baisse du taux d'intérêt de la Réserve Fédérale des Etats-Unis (la FED) à partir de 2001 et jusqu'au premier semestre 2004. Par cette baisse de son taux d'intérêt, la FED cherchait à lutter contre la récession. Cette baisse des taux d'intérêt ainsi que l'afflux de fonds aux Etats-Unis, suite à la crise en Russie, ont favorisé la multiplication des prêts "subprimes".

Le programme de crédits subprimes vise les consommateurs modestes ayant une très faible capacité de remboursement. Le graphique 4 montre les différentes phases de gestation de la crise financière aux Etats-Unis. Plusieurs institutions financières ont fait faillite et un phénomène de contagion s'est très vite fait ressentir entre les grandes banques internationales, puisque celles-ci se prêtent de l'argent mutuellement. Les gouvernements occidentaux, notamment ceux des Etats-Unis et du Royaume-Uni, ont dû intervenir pour éviter une crise systémique en renflouant plusieurs banques privées. Ainsi, les finances publiques ont été très lourdement affectées et la dette des pays occidentaux a fortement augmenté en conséquence. En outre, à partir de 2008, les Etats-Unis entrent en récession pour deux années consécutives.

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Lorsque la crise touche l'Europe continentale, certains pays de la zone euro ont eu de grandes difficultés à financer leurs dettes gouvernementales ou à renflouer leurs banques hautement surendettées. Les traders et les investisseurs ont surnommé ces pays les "PIGS" (Portugal, Italy, Greece and Spain) ce qui signifie les porcs en anglais. Le terme a plusieurs connotations; la plus avouable étant un club qu'aucun autre pays n'aimerait rejoindre puisque le porc est un animal qui sent particulièrement mauvais.

Pour aider les Etats-Unis à sortir de la crise, dès décembre 2008, la FED a abaissé son taux d'intérêt à 0% et a entamé une politique d'assouplissement monétaire (Quantitative Easing - QE).

L'assouplissement monétaire est une politique qui consiste à créer de la monnaie numérique (pas d'impression de nouveaux billets). Cette monnaie numérique est employée pour acheter des bonds du trésor ou d'autres actifs financiers (des bonds d'entreprises privées par exemple) auprès des banques commerciales et d'autres institutions financières. Cette opération permet de stimuler l'investissement et la consommation, aidant ainsi l'économie du pays. Au total, la FED a lancé trois plans d'assouplissement monétaire entre décembre 2008 et décembre 2013. En outre, la FED a lancé l'opération "Twist" vers la fin 2011. L'opération Twist est un programme d'achat de dettes américaines ayant une échéance de 6 à 30 ans et de vente de dettes ayant une échéance inférieure à 3 ans. La FED augmente ainsi l'échéance moyenne de sa dette. C'est en fait une manière de réaliser ce que l'assouplissement monétaire vise à atteindre sans imprimer de nouveaux billets et sans créer de la monnaie numérique, évitant ainsi les pressions inflationnistes de l'assouplissement monétaire. La FED a reconduit l'opération Twist en 2012. Le graphique 5 résume la politique de la FED entre novembre 2008 et ce jour.

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Nous voyons sur le graphique 5 que la FED a augmenté son taux d'intérêt au mois de décembre 2016. En outre, elle a laissé entendre qu'elle l'augmenterait encore à deux reprises pendant l'année en cours. Au Royaume-Uni, le gouverneur de la Banque d'Angleterre a annoncé à plusieurs reprises en 2015 et 2016 que la banque devrait augmenter son taux d'intérêt. En raison du Brexit et des craintes de récession de l'économie britannique, cela ne s'est pas produit. Pour le moment, l'économie britannique se porte assez bien. Les autorités monétaires se félicitent de la dépréciation du Sterling, dans la mesure où cela améliorerait la balance commerciale britannique. Donc, on peut s'attendre à ce que la hausse du taux d'intérêt de la Banque d'Angleterre soit à nouveau à l'ordre du jour dans quelques mois, auquel cas, on observerait une baisse des prix des matières premières (hors hydrocarbures) toutes choses étant égales par ailleurs.

La politique d'assouplissement monétaire a apporté ses fruits aux Etats-Unis. Le pays a retrouvé la croissance dès 2010 et le taux de chômage a été réduit de moitié entre 2008 et 2016. En 2009, aussi bien la Banque d'Angleterre que la Banque Centrale Européenne ont appliqué à leur tour la politique d'assouplissement monétaire.

Nous verrons dans la partie suivante que, depuis 2011, les autorités monétaires tunisiennes ont appliqué une politique opposée à ce qui se fait dans les pays occidentaux, accentuant ainsi la crise économique dans notre pays.

La gestion désastreuse de l'économie tunisienne après 2011

Les autorités monétaires tunisiennes ont adopté une politique assez pondérée et stable de la dette extérieure depuis le milieu des années 2000. C'est après 2012 que les gouvernements tunisiens ont fait preuve de négligence et d'amateurisme dans la gestion des intérêts nationaux. Ainsi, alors que les pays développés allongeaient les durées moyennes des échéances de leurs dettes, la Tunisie a réduit la sienne comme nous pouvons le voir sur le graphique 6.

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Or, cette réduction de l'échéance moyenne n'est pas due à des remboursements anticipés de la dette. Nous savons que la Tunisie a fait appel au FMI, c'est-à-dire à l'emprunteur de dernier recours. Donc, la réduction de l'échéance moyenne a été provoquée par des emprunts excessifs à très faibles échéances. Pourtant, l'histoire économique ancienne et récente est pleine d'enseignements sur ce sujet. Nous savons que ce qui a précipité l'entrée en crise économique du Mexique, de l'Argentine, du Brésil et de la Russie, c'est justement que ces pays ont contracté des dettes importantes dont les échéances sont courtes. En outre, les dettes de faible échéance exposent le pays à la croissance des taux d'intérêt, c'est-à-dire à l'accroissement des services de la dette.

Le dernier crédit contracté par la Tunisie sur le marché des capitaux a une échéance de sept ans. Ceci laisse à penser que le gouvernement actuel ne semble pas être conscient de l'importance de l'échéance moyenne de la dette. La semaine où madame le ministre des finances déclarait qu'elle devait écrire à l'agence de notation Fitch pour lui demander la clémence, l'Inde annonçait que le Japon lui accordait un crédit de plus de US$ 11,8 milliards au taux de 0,1% sur 50 ans!

Malheureusement, l'amateurisme, la négligence et l'incompétence des gouvernements qui se sont succédé entre 2012 et 2015, ne se sont pas arrêtés à ce niveau. Nous montrons ici que l'une des raisons du recours à l'endettement extérieur à partir de 2012 est le solde de la balance des hydrocarbures. Nous avons calculé ce solde à partir des données de la Banque Mondiale.

Le graphique 7 montre la chute vertigineuse de ce solde à partir de 2011. Celui-ci a atteint -2342 millions de dollars US en 2014, soit approximativement 4 milliards de dinars (en dollars de 2014). Par ailleurs, nous avons calculé le prix annuel moyen du baril de pétrole à partir des données de Bloomberg et de la Banque Mondiale pour appréhender le rôle de ce prix dans ce déficit. Le prix qui apparaît sur ce graphique ne comprend pas les pics observés quotidiennement sur le marché du brut puisque la moyenne annuelle lisse la courbe de ce prix. Le graphique 7 montre que le prix moyen du pétrole en 2015 est à peu près égal à celui de 2005 (ils valent respectivement 51 et 53 dollars). En revanche, le déficit en 2015 est de $1871 millions contre $450 en 2005. Rien au monde ne peut justifier ces résultats et encore moins le fait d'avoir caché cette réalité aux Tunisiennes et aux Tunisiens, car ces pertes représentent entre 2 et 5% du PIB par an.

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Le dernier point que nous évoquons dans ce papier concerne les impôts. Rappelons que la dette n'est rien d'autre que la somme des déficits publics. Comme tous les agents économiques, l'Etat a des revenus (essentiellement des impôts) et des dépenses. Si, au cours d'une année donnée, les dépenses de l'Etat excèdent ses revenus, alors celui-ci enregistre un déficit. Donc, pour réduire ce dernier, l'Etat doit augmenter ses revenus et/ou baisser ses dépenses.

Nous montrons ici l'ampleur des dégâts de la mauvaise gouvernance de notre pays depuis 2011. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner l'évolution de la part de la consommation des ménages dans le PIB sur une très longue période (Cf. Graphique 8).

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Nous savons que le terrorisme et l'instabilité politique ont fait fuir les investisseurs étrangers à partir de 2011 et que l'investissement privé a reculé à partir de 2014. Par conséquent, la part de la consommation des ménages dans le PIB a fait un saut impressionnant à partir de 2011 atteignant pratiquement 70% en 2015. Cela signifie que les investissements privés, les dépenses publiques et le solde de la balance commerciale réunis ne représentent que 30 à 35% du PIB depuis 2011.

L'économie informelle qui était déjà très présente depuis toujours en Tunisie est devenue une composante principale de notre économie. Donc, pour lever des impôts afin d'équilibrer son budget, le gouvernement n'a pas d'autre choix que de moderniser l'économie pour la sortir du modèle quasi-féodal dans lequel elle s'enfonce de plus en plus.

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