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À problèmes sociaux complexes, solutions simples? Cas du savoir et de l'eau au Maroc

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SOCIÉTÉ - Dans un contexte de mondialisation avancée, où la circulation des idées et des innovations s'accélère, l'économie est gouvernée par un triple mot d'ordre d'augmentation rapide des résultats des entreprises, d'un minimum d'équité sociale et d'une exploitation durable des ressources.

Il est évident qu'une contradiction persiste entre l'accroissement de la consommation pour davantage de profits des entreprises et la prudence écologique; cette dernière imposant de considérer les usages des ressources sur le long terme.

Un regard sur deux secteurs vitaux de la société marocaine, la transmission du savoir et les usages d'eau agricole, amène à penser que les conséquences des politiques actuelles ne vont pas dans le sens d'un développement humain harmonieux.

La privatisation de l'enseignement: vers une amplification des disparités?

La privatisation de l'enseignement repose sur le postulat que l'efficience du partage du savoir ne peut être garantie que par sa gestion privée. Or, dans ce genre de logiques, il y a manifestement des risques de dérive qui ne semblent pas suffisamment appréhendés. Obnubilés par la réduction des coûts dans la fonction publique et l'augmentation du profit économique de certains opérateurs qui ont massivement investi dans ce secteur, les politiques ne peuvent occulter la gravité des conséquences de la privatisation de l'enseignement pour les générations futures.

Il en découle la marchandisation du savoir, avec l'exclusion d'une majorité de candidats, surtout issus de classes démunies. Pire, cela va définitivement mettre en panne l'ascenseur social, générant l'impossibilité d'insuffler un vent de renouvellement d'élites véritables, dont la légitimité provient de compétences avérées. La privatisation n'est donc qu'un leurre aux problèmes structurels de l'enseignement au Maroc, si elle n'est pas accompagnée de mesures d'évaluation systématique de l'efficience de tous les moyens mobilisés par la communauté.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si dans les classements internationaux des performances des élèves, ce sont les pays où l'enseignement public est ultra majoritaire (Finlande, Singapour, etc.), qui caracolent en tête. Même à l'échelle du Maroc, les meilleurs candidats qui accèdent à l'enseignement supérieur sont issus du système public.

Mais, avec les logiques actuelles de diminution des effectifs des enseignants, les possibilités d'assurer la continuité des tâches pédagogiques semblent significativement compromises, et elles ne seront sûrement pas solutionnées par des mesures de rapiéçage telle que la mobilisation de doctorants ou de fonctionnaires n'ayant pas, dès le début de leur carrière professionnelle, la vocation d'enseigner.

Gestion de l'eau agricole: le goutte-à-goutte, une panacée efficace face à la pénurie?

Comme la privatisation pour l'enseignement, le goutte-à-goutte est présenté comme permettant d'améliorer l'efficience d'usage des ressources utilisées. En effet, dans un pays à stress hydrique prononcé du fait d'un climat devenu surtout aride et où l'agriculture mobilise de très nombreux travailleurs pour des rémunérations aléatoires et souvent limitées, le goutte-à-goutte a été promu comme une innovation majeure. Il permettrait de réduire les consommations d'eau ainsi que les usages de main-d'œuvre tout en améliorant les rendements des cultures.

Du fait de subventions étatiques conséquentes (jusqu'à 100% de l'investissement), le goutte-à-goutte a connu au cours des dix dernières années une extension rapide, surtout dans les grandes exploitations (plus de 20 hectares). Toutefois, peu de recherches ont testé dans les conditions réelles la concrétisation de ses atouts. Or, des résultats récents prouvent que le goutte-à-goutte n'est pas toujours associé à des économies d'eau s'il n'est pas conjugué à la formation des usagers à la maintenance de la tuyauterie et au contrôle régulier du débit des goutteurs.

En outre, le goutte-à-goutte présente des risques d'intensification des prélèvements d'eau, vu qu'il confère aux agriculteurs une liberté totale de choix des cultures. Cela a résulté en l'extension des surfaces emblavées avec des spéculations exigeantes en eau, tels que les arbres fruitiers et le maraîchage d'été. De ce fait, la diminution du niveau, voire l'épuisement des nappes a pris une ampleur inquiétante dans plusieurs bassins hydrauliques, entraînant la cessation d'activités de nombreux agriculteurs qui ne peuvent pas continuer à creuser plus profondément.

Aussi, une ressource supposée publique se trouve-t-elle accaparée par une minorité qui dispose de moyens financiers conséquents et qui l'exploite de façon quasi minière, excluant de facto la majorité des autres agriculteurs. Pire, à y voir de plus près, l'essentiel des exportations de denrées agricoles repose aujourd'hui sur l'utilisation de manière non régulée des eaux souterraines, parfois non renouvelables... Ceci impose d'évaluer sereinement les politiques adoptées dans ce secteur, afin de s'assurer qu'elles ne renforcent pas l'iniquité dans l'usage de l'eau.

Conclusion

Décréter que la privatisation est une panacée aux problèmes de gouvernance constitue un risque majeur d'amplification de l'exclusion de larges couches sociales. A partir d'exemples concrets concernant deux biens vitaux, le savoir et l'eau, il est évident que des problèmes complexes ne peuvent s'accommoder de solutions simples. Il est crucial de s'accorder que sur ces deux registres, droits immuables à garantir à chaque citoyen, le Maroc devra affronter des défis immenses dans le proche avenir. En effet, rien ne doit justifier que les flux de savoir et d'eau soient détournés par une minorité, pas même sa capacité à s'acquitter de coûteux droits d'entrée.

Au contraire, tout doit être mis en œuvre par toutes les composantes de la société pour décréter une éducation publique de qualité et accessible à tous, quel qu'en soit le prix, pour ne pas subir les affres de la fameuse affirmation du président américain Abraham Lincoln: "Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, testez l'ignorance". Aussi, le pays a-t-il plus que jamais besoin de toutes ses forces vives pour mettre en œuvre des politiques audacieuses.

Pour ce faire, il est plus que nécessaire de viser pour tous les élèves l'acquisition effective des connaissances scolaires de base, condition sine qua non pour s'extirper de la queue du classement du développement humain où végète le Maroc. De même, il faut inverser les tendances actuelles de l'abandon scolaire, qui font qu'à peine un élève sur sept qui intègrent les bancs de l'école arrive au niveau du baccalauréat.

Dans le domaine de l'agriculture, il faut s'atteler à promouvoir en priorité la valorisation des eaux pluviales, ce qui devrait amener à réviser les choix des cultures et les voies d'intensification, au vu des changements climatiques qui s'annoncent. Réguler l'accès au savoir et à l'eau agricole pour tous devrait améliorer les possibilités d'instituer une croissance inclusive, afin de ne pas accroître les inégalités sociales qui ont atteint des niveaux insoutenables.

En outre, cela permettra de renforcer l'équité entre les différentes régions du pays ainsi que l'émulation pour viser l'excellence et s'assurer du maintien de la cohésion nationale basée sur des principes d'abnégation au travail et de mérite, loin de toute logique de rente.

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