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Mohamed Saadoune Headshot

Bouteflika évacue les "19-4" en 52 secondes-chrono: l'Algérie prisonnière du sérail

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BOUTEFLKA ET LE MAE MALTAIS
APS
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Circulez, il n'y a rien à voir et encore moins à "vérifier" ! Fortement perturbé par la sortie présumée inamicale des "amis" qui constituent la principale composante du Groupe de 19, le pouvoir a pratiquement opposé une fin de non-recevoir à leur demande d'audience.

Abdelmalek Sellal a parlé, une fois de plus, avec une imperturbable langue de bois dans le journal Le Monde pour dire que le président dirige vraiment le pays. Le président Bouteflika a, lui, reçu jeudi, le Premier ministre maltais, Joseph Muscat, en visite officielle de deux jours en Algérie.

Les images diffusés par la télévision publique n'ont pas duré plus de 40 secondes. C'est probablement la seule réponse, muette, qu'adressera la Présidence en réponse à ce "tir ami" venant de Zohra Drif, Khalida Toumi et Louisa Hanoune. Même s'ils sont "15" après avoir été 19, le message muet de la présidence s'adresse surtout à ces "proches" qui ont défendu le 4ème mandat.

La présence d'hommes comme Lakhdar Bouregaa ou Abdelkader Guerroudj qui n'ont jamais été des courtisans du prince du moment suscite d'ailleurs toujours des interrogations. Et on peut penser d'ailleurs que si leur présence dans la liste "agace" au niveau du château d'El Mouradia, elle n'est pas vécue comme une "trahison" comme c'est le cas pour Zohra Drif ou Khalida Toumi.

Et, à un degré moindre pour Louisa Hanoune qui s'est perdue durant plus d'une décennie dans un "soutien critique" se traduisant par une dilapidation du capital politique d'estime engrangé dans les dures années de la décennie 90.

Dans un vide politique où le décryptage se fait sur la mode des "kremnilogues" des derniers temps brejnéviens, les analystes en sont réduits à décrypter ces images. Les Algériens n'ont pas eu droit à une séquence Lakhdar Brahimi car le Premier ministre maltais de passage faisait l'affaire.

Mohcine Belabbas et le DRS "informel"

En réalité, depuis la «demande d'audience » des 19, le président a fait deux apparitions : avant les 40 secondes maltaises, il y a eu le 8 novembre, les 12 secondes de la rencontre avec la ministre colombienne des affaires étrangères. Cela fait en tout, 52 secondes comme réponse indirecte, muette.

Dans cette kremlinologie à l'Algérienne, il est difficile de ne pas relever que la défense de Bouteflika, la plus paradoxale en apparence, est venue du président du RCD, Mohcine Belabbas. Avec des mots durs pour les auteurs de la lettre, des "parvenus", des "déchus", Mohcine Belabbas a désigné un "DRS informel" en perte de vitesse comme étant le commanditaire de l'initiative.

A la présidence - et probablement chez Amar Saadani - on a dû être comblé d'aise de voir un acteur de la CNLTD qui a appelé à la tenue de présidentielles anticipées au nom de la vacance du pouvoir charger aussi durement les auteurs d'une demande d'audience qui a provoqué une montée des vapeurs au sein du sérail.

Réduire une initiative venant des proches de Bouteflika qui s'inquiètent de le voir enfermé dans une bulle et de ne pas savoir ce qui se passe à un coup tordu d'un DRS présumé en «perte de vitesse » ne peut que plaire à Saïd Bouteflika, très clairement la cible principale et directe de la sortie publique des 19-4.

Il n'y avait objectivement aucune chance à ce que Bouteflika accepte une demande d'audience qui s'est transformé en acte de défiance politique au moment où elle a été annoncée publiquement.

Les précautions de langage des 19 n'y change rien. Et si offrir une tasse de thé à Khalida et les autres n'était pas à l'ordre du jour, la seule option qui reste est de discréditer l'initiative. Les propos méprisants de Mohcine Belabbas à l'égard des 19 vont totalement dans ce sens.

Faut-il les réduire à la haine tenace que vouent les membres du RCD à Khalida Toumi comme d'ailleurs le laisse entendre la réaction de Soufiane Djilali ?

La kremlinologie à l'Algérienne, si elle existe, n'a pas l'avantage de travailler sur des structures institutionnelles solides comme ce fut le cas pour l'Union Soviétique.

Reste que si tout est affaire de sérail, il est difficile de croire que Mohcine Belabbas ignorait qu'il y avait un avantage tactique à ne pas flétrir les 19. Il a choisi de le faire - on peut le présumer - en connaissance de cause.

Ce qui illustre bien les confusions politiques dans laquelle le pays est plongé : Une situation de fin de règne non soluble par des institutions évanescentes qui se prolonge et où l'on répond à des questions graves par 52 secondes d'images.

Le changement, quel changement ?

L'idée vendue par Saadani et la présidence que l'on est en train de sortir de "l'Etat DRS" se heurte au scepticisme général. Si la fin de l'Etat DRS n'est pas celui de l'avènement des libertés, des institutions et de la reddition des comptes de la part des gouvernants où serait donc le "changement".

Ce scepticisme s'étend, on s'en doute bien, au projet toujours "imminent" de la révision de la Constitution : les Algériens savent que les textes sont d'une application à géométrie variable. Et que l'épisode de la révision de 2008 - suppression de la limitation des mandats - n'est pas de nature à changer la perception.

Le rétablissement formel de la limitation des mandats n'est pas un gage que l'épisode de 2008 ne se reproduira plus au nom de "l'intérêt supérieur" de la nation totalement confondue avec celui du régime.

Certes, le régime n'est pas dans "'l'urgence', les classes populaires restent très fortement marquées par ce qu'elles considèrent la 'duperie démocratique' du début des années 90 et sont réservées à l'égard de l'action politique. 'C'est leurs affaires' dit-on. Mais cette réserve des classes populaires n'est pas éternelle.

Les perspectives économiques n'ont rien de rose, les difficultés sont à venir. Le pays est relativement immunisé de Daech par le souvenir des années 90 mais il serait aussi hasardeux de ne compter que sur cette dimension.

Tout le monde pressent que la situation n'est pas tenable mais le pouvoir est dans sa bulle et dans ses impasses. Il est incapable de solution. La société, non plus, ne dégage pas, de solution, l'absence de démocratie, de libertés, ne faisait qu'encourager les régressions.

L'obscurcissement de la raison

L'issue ? Des partis comme le FFS ou des hommes politiques comme Mouloud Hamrouche proposent, non pas une "solution", mais une démarche politique sérieuse où il s'agit de reconstruire un consensus pour un nouveau départ qui soit à la hauteur des espérances de la grande révolution algérienne.

Elle est d'autant plus nécessaire que les souverainetés sont radicalement remises en cause dans les pays où la population est mise politiquement sur la touche et où les pouvoirs sont dans leurs bulles.

La démarche proposée n'a rien d'une recette et encore moins d'un grand soir. Elle est le début d'une action patiente d'une reconstitution d'une perception nationale dans l'esprit et la lettre de novembre : un pouvoir n'est fort que par l'adhésion consciente et forte de la population.

Le pays a besoin de sortir de ses immenses fragilités. La démarche de reconstruction du consensus parait une réponse évidente, rationnelle et on pourrait même ajouter sans risque «patriotique ». Pourquoi n'est-elle pas acceptée ? La kremlinologie à l'Algérienne n'est d'aucun secours pour répondre à cette question primordiale et encore moins des images en 52'' chrono.

C'est cependant la question centrale... Pourquoi une démarche sérieuse est évacuée par le pouvoir et ignorée - quand elle n'est pas descendue en flammes - par les médias ?

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