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Il était une fois les "progressistes" algériens

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ALGER
Facebook Samir Toumi
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Pour un étudiant qui arrivait à l'université dans les années 70 et 80, la gauche c'était ou "les pagsistes" ou les petits groupes de "gauchos". Même si les nuances étaient de mises, les premiers paraissaient plus populos et les seconds plus tchitchi.

L'étudiant tenté par la politique va apprendre des "gauchos" que ceux de la "pagsaille" (on savait déjà être méchants) étaient en réalité d'affreux serviteurs du pouvoir qui dupaient les "classes populaires."

Les Pagsistes, eux, répliquaient que les gauchos n'étaient, le plus souvent, que des fils et filles de nomenklaturistes qui tentaient de donner un sens politique à leurs petites bisbilles avec leur paternel. Rien n'est jamais simple pourtant. Mais ces anecdotes renvoient à deux conceptions du militantisme.

Celle du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS) qui héritait, tant bien que mal de l'expérience du Parti Communiste Algérien mais aussi du mouvement national, était une vision " classique".. Pas de "grand soir" à attendre mais utiliser toutes les possibilités disponibles y compris les contradictions au sein du pouvoir pour défendre des politiques (anti-impérialisme) et des mesures jugées positives (réforme agraire, gratuité de l'enseignement et des soins).

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Ils étaient, militants, sympathisants ou simples compagnons de route, ceux qui ont été appelés les "progressistes". A l'opposé, les gauchos n'étaient pas des "progressistes" mais des "révolutionnaires", des gens impatients de faire le grand saut et qui se moquaient de "l'étapisme" des pagsos.

Les gauchos s'installaient dans un radicalisme sans conséquence, les pagsistes, eux, tentaient d'investir le terrain : révolution agraire, écoles populaires, campagne d'alphabétisation, action syndicale. L'influence intellectuelle du PAGS dépassait de très loin le nombre de ses militants. Mais elle n'était pas sans contradiction.

Quadrature du cercle

Le PAGS se retrouvait dans une sorte de quadrature du cercle : être un mouvement clandestin d'opposition qui mène des actions publiques. La démarche a été plus ou moins un succès durant les années Boumediene qui était lui-même dans une vision "progressiste" commence à atteindre ses limites après son décès.

Les militants du PAGS qui se trouvaient dans le syndicat UGTA et l'UNJA (union nationale de la jeunesse algérienne) allaient en être systématiquement exclus après l'adoption, par le congrès extraordinaire du parti unique, le FLN, de l'article 120 qui dispose que seuls les membres du parti peuvent assumer des responsabilités au sein des organisations de masse.

C'était en fait la dernière étape de la caporalisation du syndicat et de l'Unja dans une Algérie qui s'apprêtait à suivre l'Egypte dans la politique de « l'infitah » avec le maintien du système du parti unique. Une période dure pour les militants du PAGS.

A la veille d'octobre 1988, alors que le pouvoir est en crise depuis la chute du prix du pétrole en 1986, des rafles massives sont opérées dans les rangs des militants. Beaucoup ont été torturés au cours de ces journées terribles... qui vont déboucher sur une autre étape pour le pays et le PAGS.

La sortie de la clandestinité et l'entrée dans la légalité s'est faite dans un contexte surchauffée par la montée du courant islamiste et la crise sociale. Bien avant la tournure violente que prendra la crise algérienne après l'arrêt du processus électoral en janvier 1992, le Pags s'est retrouvé au ccœur de la question : que faire avec les islamistes ?

Sadek Hadjeres, dont le long cheminement militant ne pouvait s'accommoder des visions sectaires et encore moins des solutions brutales, va se heurter à ce qui sera le premier "redressement" organisé par le pouvoir. Hachemi Cherif et ses partisans, soutenus par les appareils du régime, procèdent à la liquidation du PAGS et créent Ettahadi.

"Le scénario, rôdé à l'encontre du PAGS entre 1990 et 1992, est devenu un mode d'emploi classique du régime dans ses rapports avec la " classe politique ". Qualifié par euphémisme de " redressement", il a été poursuivi au cours des années suivantes dans le but de diviser, briser ou "aligner" d'autres formations qui risquaient de faire de l'ombre aux plans concoctés par les clans dominants du pouvoir ou des groupes d'intérêt internationaux" note Sadek Hadjeres.

Ettahadi va être le pourvoyeur de discours idéologiques éradicateurs des années 90. Une vraie liquidation d'un patrimoine militant s'est opérée. Les anciens du PAGS menaient de grands efforts pour coller aux classes populaires et gardaient un esprit critique à l'égard du pouvoir. Les nouveaux dirigeants d'Ettahadi, au nom d'un anti-populisme spécifique, exprimaient une vive hostilité à l'égard de ces mêmes classes.

Ce courant liquidateur de l'élan progressiste va s'exprimer avec une haine terrible dans le discours du Front de l'Algérie Moderne (FAM) qui a poussé «l'analyse » jusqu'à diviser les algériens entre un peuple "intégriste" et un autre "moderniste".

Les progressistes ont disparu dans la nature après la crise des années 90. Exils, renoncement à la politique... Il n'est resté que des groupes qui travaillaient ouvertement pour le pouvoir et chez qui l'obsession anti-islamiste va tout supplanter.

Les liquidateurs du PAGS vont produire tous les discours de circonstances pour appuyer l'autoritarisme y compris de dénier à la population le droit de voter. C'était chic de dire, par exemple ; "on ne va pas jouer l'avenir du pays avec des électeurs analphabètes". Une attaque frontale contre le principe démocratique lui-même.

Le PAGS, avec ses limites, a été porteur d'une vision généreuse qui tentait d'agir de manière concrète en faveur des classes populaires. Ses liquidateurs se sont installés comme idéologues du pouvoir... même si quinze ans plus tard, ils ont le sentiment d'avoir été faits cocus. Mais sur le fond, ils restent hostiles à des classes populaires qui ont eu le tort de mal voter un certain 26 décembre 1991. La gauche est à refaire. Après inventaire...

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Parti de l'avant-garde socialiste — Wikipédia