LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Mohamed Mehdi Headshot

Fake news: Quand la presse française confond une page Facebook avec une plage

Publication: Mis à jour:
Imprimer

algeria beach

Plage de Sidi Fredj le 29 juillet 2009- Archives

Sous une page Facebook, il n'y pas la plage. Pourtant, la très virtuelle "révolte des bikinis" en Algérie enflamme les médias français. Un bon feuilleton pour l'été...

Pour ceux qui se rappellent de l'épisode purement médiatique "Freddy de Télémly", le balafreur des femmes d'Alger du début des années 90, dont tout le monde parlait et que personne n'avait rencontré, l'affaire de la "révolte du bikini" ou la "baignade républicaine" est un remake d'un fake news élevé au rang de la montagne qui accouche d'une souris.

Pas moins de onze articles de la presse française et une infos au JT (de France 3), se sont fait l'écho d'une information dont le point de départ a été une obscure "opération" sur Facebook de "lutte contre le bikini" dans les plages de Annaba (Est du pays), suivie d'une "contre-attaque" d'un "groupe secret" sur le même réseau social appelant ses 3200 membres à organiser la "riposte républicaine" en se baignant en bikini.

Le décor est planté le 10 juillet par Le Provincial, un journal régional paraissant à Annaba: "sur les réseaux sociaux des milliers de jeunes ont choisi de lancer une campagne pour éradiquer le bikini" qui devra être remplacé par le "burkini" sans quoi les femmes risquaient de "se faire agresser verbalement et pourquoi pas physiquement au nom de la religion".

"A Annaba, un groupe constitué de 2876 femmes, s'organise chaque semaine sur les réseaux sociaux pour protester de manière pacifique en se baignant de maillot de bain sur les plages de la ville", ajoute le journal.

Il n'en fallait pas plus pour faire baver la presse française. Il faut dire que tous les mots-clés y sont : Algérie, femme, bikini, protester, agression (verbale et "pourquoi pas" physique), mais surtout... religion !

Ainsi une "attaque" virtuelle suivie d'une "riposte" tout aussi virtuelle donnent lieu à plus de dix articles dans la presse française annonçant la "révolution du bikini" des femmes algériennes. Le premier article est publié le 13 juillet sur Marianne. "En Algérie, ces femmes militent pour pouvoir enfin se baigner sans être harcelées sexuellement".

A la base de ce constat de "harcèlement sexuel" à la plage, le récit de la journaliste du Provincial raconté par sa consœur de Marianne. "Alors qu'elle est sur une plage payante à Skikda, à environ 80 km à l'ouest d'Annaba, une équipe de handball féminine arrive. Les joueuses sont en maillot de bain".

Sur la plage, un homme s'énerve en les voyant et dit à sa femme, en burkini : "Viens, on rentre !". Elle tente de le convaincre de rester, mais il s'emporte et renverse les affaires posées sur la table à côté de lui. Lorsque son épouse lui demande de les ramasser, il lui répond : "Non. Le personnel ne me respecte pas en laissant entrer des filles nues sur la plage, donc je ne le respecte pas non plus".

Au lecteur de chercher où est le "harcèlement sexuel" mis en exergue dans le titre de Marianne.

Le 18 juillet 2017, c'est au tour de L'Obs de prendre le relai. Dans "Algérie : la contre-attaque des bikinis a commencé", l'article reprend "Le Provincial" qui cite "Sara" pseudo d'une "féministe" de Annaba à l'origine du "groupe secret" qui compte, sans doute grâce à la magie de Facebook et des journalistes, "1500 membres" en une semaine avant d'atteindre "3260" deux semaines plus tard.

Le but, selon L'Obs qui cite toujours Le Provincial, est non seulement d'organiser des baignades en bikini, mais de "changer la société profondément et en douceur".

Des femmes... un destin

Dans ce feuilleton, aussi bien Sara, la fondatrice du "groupe secret" (dont l'article de Marianne ne veut pas citer le nom), que la journaliste (du Provincial), qui lui donne la parole, vécurent séparément à la plage deux situations qui n'ont aucun lien avec le harcèlement ni avec une tentative réelle d'interdiction du bikini.

Selon L'Obs, la démarche de Sara est née après des moments difficiles vécus à la plage. "Fin juin, au lendemain de l'Aïd - fête célébrant la fin du Ramadan -, elle se rend à la plage en famille. C'est la seule femme présente. Elle n'ose pas se dévêtir afin d'éviter toute agression verbale ou physique. De retour à son domicile, elle crée un groupe secret sur Facebook où des membres de sa famille sont invitées à se rassembler en maillot, à la plage", écrit L'Obs.

Récapitulons : Sara se rend à la plage en compagnie des hommes de sa famille, et s'étonne de ne pas y retrouver d'autres femmes.
Dans le récit de L'Obs. (du 18 juillet), il faut savoir nager entre les clichés et les histoires à dormir debout.

Après la féministe qui, tout en restant incognito, veut changer la société algérienne en créant un "groupe secret " sur Facebook, c'est au tour de Souad (probablement un pseudo), âgée de "53 ans", d'apporter son "témoignage". Installée en France, Souad rejoint le "groupe secret" grâce à la magie de la probabilité qui a fait que "quatre de ses amies" en soient membres.

Souad ("MorganToMe", sur Twitter) explique qu'elle en avait "marre de nager entre des voiles et des foulards". Mais attention, Souad n'est pas un monstre. "Un jour, alors qu'elle fait du pédalo avec son fils au large d'une plage d'Annaba", elle a sauvé "une femme en train de se noyer" qui s'accrochait "à leur bateau". "Elle portait 100 kilos de fringues sur elle", se rappelle Souad, interloquée", rapporte la journaliste de L'Obs par la voix de Souad.

L'Obs...ession

Cette histoire de la "révolte du bikini", est partie pour être le clou du spectacle de l'été 2017. "L'opération maillot de bain" qui "a lieu deux fois par semaine sur la plage de Seraidi" (Annaba), mais que personne n'a observée hormis une journaliste algérienne, relayée par une dizaine de ses consœurs et confrères de la presse française qui s'emparent de l'Obs...ession.

Dans l'unique image publiée de ces "rassemblements" de militantes, on dénombre 24 femmes en bikini dont la moitié en short ou enfilant une serviette de plage au niveau de la taille. On est bien loin des 3260 membres.

Mais peu importe, ça mérite quand même de nombreux articles, car "aller sur la plage peut être un calvaire quand on est Algérienne" surtout qu'il y a "en toile de fond, un harcèlement sexuel et moral inhérent à un conservatisme culturel prépondérant", selon Marianne.

N'apportant rien de nouveau, les articles de "Madame Le Figaro", "Marie Claire", "LCI", "RFI", "BFMTV", "Le Parisien", "Elle", "VSD", "France TV Info", et "Le Point Afrique" ont tous surfé sur les mêmes clichés et des expériences personnelles sans lien direct avec une quelconque interdiction de nager en bikini.

Sur "Le Point Afrique", le journaliste qui s'est proposé de décrypter les "secrets d'une campagne pro-bikini", estime que "loin d'être un simple buzz", l'opération "baignades républicaines" s'est étendue sur "plusieurs stations balnéaires de la côte". Lesquelles ? Pas précision, car il n'en existe aucune. Le lecteur est juste prié d'avaler ce qui lui est servi. Pensez à de meilleurs scénarios pour l'été prochain...

Un conseil au scénariste: ne pas oublier qu'une page Facebook n'est pas une plage. Élémentaire. Élémentaire?

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.