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De Bouazizi à Jemna, puissance et impuissance de la société civile

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CIVIL SOCIETY TUNISIA
FADEL SENNA/AFP/Getty Images
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L'acte d'immolation du jeune marchand ambulant Mohamed Bouazizi, survenu le 17 décembre 2010, est à l'origine du soulèvement tunisien. Cet acte tragique suscita la colère populaire envers la défaillance des autorités de tutelle. La mobilisation collective prit racine dans la ville de Sidi Bouzid et des régions voisines, avant de s'étendre à l'ensemble de la Tunisie.

Au fil des ans de "l'ère du changement" inaugurée en 1987, le fossé s'est creusé entre un pouvoir de plus en plus répressif et arrogant au niveau des signes extérieurs de richesse et une majorité de classes moyennes et pauvres réprimées et sans perspectives de mobilité sociale. La jeunesse instruite était acculée au chômage alors que la corruption battait son plein, impulsée qu'elle l'était par les cercles familiaux du Président.

Si le soulèvement a été rendu possible par la volonté de la majorité des Tunisiens et des Tunisiennes d'en découdre avec "le système Ben Ali", les acteurs les plus influents ont été les jeunes, les syndicalistes, les avocats et les bloggeurs, hommes et femmes, refusant la chape de plomb imposée par la police. Leurs slogans sont passés d'une demande de travail, de dignité et de liberté à une rupture avec l'autorité incarnée par les slogans "Le peuple veut la chute du régime" et "Dégage" adressés au Président. Celui-ci fut contraint, le 14 janvier 2011, de partir en exil, sans aucune possibilité de retour au pouvoir. Depuis, cette date historique est l'occasion de la commémoration de la révolution politique qui a provoqué la chute de la dictature et le triomphe de la liberté, avec la conquête de l'espace public par les sujets transformés en citoyens et citoyennes réclamant des droits.

Or, six ans après la révolution et bien que la Tunisie ait réussi la phase de la pacification politique incarnée par le dialogue national "nobélisé", le pays se trouve aujourd'hui en panne de réformes.

Certes, la comparaison avec les autres pays ayant vécu la vague du "printemps arabe" (Égypte, Libye, Yémen, Syrie) donne une idée positive de l'évolution récente de la Tunisie. Néanmoins, le pays se trouve aujourd'hui confronté à une crise économique et sécuritaire aggravée par une crise de confiance dans la classe politique. D'où l'émergence et l'extension des mouvements sociaux dans les régions de "l'intérieur" qui sont sujettes à des formes de mobilisation radicale et de dissidence par rapport au pouvoir central. Ces mouvements sont appelés, dans le contexte actuel où le gouvernement n'a pas la capacité matérielle et politique de satisfaire les demandes sociales, à s'étendre et à déclencher le cycle déjà connu de la résistance civile et de la répression policière.

Si tel est le cas, la Tunisie se trouve face à un véritable dilemme politique: soit sombrer dans la violence et l'anarchie, soit trouver le moyen de sortir de la violence par d'autres formes de conflit et de dialogue. Il y a là les deux choix majeurs entre lesquels se situe tout un éventail de voies possibles de sortie de la crise.

À regarder de près, le dialogue national orchestré par le "Quartet" (Centrale syndicale ouvrière, Union patronale, Ordre des avocats et Ligue des droits de l'Homme) s'inscrit dans une tradition historique de formation de la société civile propulsée par l'esprit réformiste et nationaliste aux XIXe et XXe siècles. Reste que ce dialogue s'est matérialisé par l'accord noué à Paris, entre les leaders des deux tendances politiques dominantes: celle islamiste gravitant autour du parti Ennahda conduit par Ghannouchi qui règne en maître et celle séculariste articulée autour du parti "Nida Tounes" fondé par Essebsi devenu Président de la République.

Du coup, le dialogue national se trouve personnalisé plus qu'institutionnalisé, fragile plus que durable. Les bases des deux partis n'en sont pas convaincues et ne font que suivre les deux "leaders" qui se veulent les "guides de la révolution et de la transition". Plutôt que d'être assumé et dilué dans l'espace public par des expressions de différenciation politique et culturelle, le conflit est souvent dénié. Et en l'absence de débats publics raisonnés et consensuels, se met en place une logique de conformisme et d'immobilisme contrebalancée par le passage à l'acte violent incarné, d'un côté, par les nombreux jeunes jihadistes qui agissent ici et ailleurs, et de l'autre, par la multiplication au quotidien des formes de violence sociale (suicide par immolation, contrebande, banditisme..). Nous sommes ainsi en présence d'une théâtralisation publique du désespoir et de la mort. À l'opposé, il existe une volonté tenace de construction d'un ordre nouveau porteur d'espoir de vie et de démocratie pluraliste.

L'affaire de l'Oasis de Jemna située dans le Nefzaoua, au Sud-Ouest, traduit le conflit politique déplacé vers le champ de la propriété terrienne et agricole. Dans le sillage de la révolution, les Oasiens de Jemna ont récupéré le "domaine du colon" devenu, avec la nationalisation des terres en 1964, domaine public de l'État. En concession à une société étatique qui a fait faillite puis à des privés proches du pouvoir et sans scrupules, la location à prix dérisoire du dit domaine a laissé la place, depuis la révolution, à une gestion collective, à la fois rentable et mobilisatrice de la société civile.

Face à cette appropriation légitime de la terre par les citoyens, l'État vient de recourir récemment à la loi pour geler les avoirs bancaires de l'Association de défense des Oasis de Jemna. Ce type de conflit entre la légitimité et la légalité met en exergue le hiatus entre État et société dans une période marquée par la puissance relative de la société civile et l'impuissance de l'État-nation, lequel est de plus en plus incapable de gérer l'économie et de contrôler le territoire. Il s'agit d'une nouvelle conjoncture où la globalisation des échanges matériels et immatériels rend, en bonne partie, caduque l'ancienne logique constitutive de l'État centralisé. Si le principe de la décentralisation est inscrit dans la nouvelle Constitution démocratique de 2014, il y manque la matérialisation, par les textes d'application et par les pratiques, de la gouvernance locale et participative.

Dans la plupart des autres régions défavorisées par le manque d'infrastructures et la faiblesse des investissements, la situation est explosive en raison de la non-satisfaction des demandes de travail et de dignité. Depuis six ans, les gouvernements qui se sont succédé n'ont développé que des promesses politiques et n'ont défendu que les intérêts de la nouvelle classe politique aux dépens de la situation de la masse de plus en plus démunie et des caisses de l'État de plus en plus vides. Des régions entières comme Ben Guerdane, Medenine, Sidi Bouzid, Meknassy, Gafsa, Kasserine... sont en rébellion contre le statut de "laissés pour compte du développement". Sur fond de manipulation par les maffias locales en lien avec l'économie de la contrebande, une tendance profonde à l'émeute met face-à-face les appareils de l'État et une masse de citoyens et de citoyennes n'ayant rien à perdre que la misère et le mépris dans lequel elle est tenue depuis des décennies.

De fait, le pays profond se trouve tenté par le fameux "démon numide" qui risque de se répandre, comme une traînée de poudre, pour provoquer la destruction des biens publics et la prolifération des réseaux familiaux, tribaux et infra-politiques. L'esprit d'émeute qui se nourrit de la crise d'autorité de l'État et de l'isolement des partis politiques à l'échelle locale, constitue également un danger pour la société civile et le projet de citoyenneté qu'elle ambitionne de construire dans le sillage de la conquête de l'espace public.

L'impuissance de la société civile pourtant revigorée par la prolifération des associations et les actions sur le terrain provient essentiellement de "la structure de mise en veille" qui fait qu'au niveau de la pratique, "rien ne se perd, rien ne se crée". La cause réside dans l'absence de conversion et de réadaptation en vue de trouver des solutions aux situations nouvelles qui sont déroutantes pour des élites enfermées dans les schémas anciens d'organisation et de fonctionnement.

À défaut d'innovation associative et politique, le syndrome khaldounien de refondation de la civilisation, chaque fois à partir de zéro et non pas d'un processus d'accumulation historique, risque d'en finir avec le mythe de l'exception tunisienne.

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