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L'islam a-t-il à voir avec la violence? (Partie I: Mahomet et Gengis Khan)

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Une approche carrément critique de l'islam ayant été, sans cesse, différée par nos sociétés, le mythe perdurant dans son opacité s'est insinué dans des formes contemporaines de débats, vu le rapport devenu inextricable entre l'islam et le racisme grâce au néologisme d'islamophobie. Ainsi cette étrange problématique à la fois évidente, étonnante et complexe, revient lors de chaque attentat commis par des terroristes de confession musulmane, quelle que soit la forme de l'islam dont ils se revendiquent: L'islam a-t-il à voir avec la violence?

Ce qui est assez étonnant, c'est comment une confession qui s'est implantée sur des populations, des cultures ou encore des formes de vie, est devenue à ce point indissociable de la vie biologique, que sa critique est devenue équivalente à la critique d'une caractéristique physiologique ou corporelle. L'explication est peut-être plus simple qu'on ne le croit en fait: cette accusation est le propre des temps modernes, c'est la ruse de l'inquisition. En situation de force, elle accuserait directement d'impiété, en situation de repli, elle accuse indirectement d'impiété en accusant de racisme.

Ainsi, faire de l'histoire, de l'archéologie, faire de la critique, de l'enquête, dénoncer les mythes "humains trop humains" à la base des totalitarismes et des tyrannies théocratiques est équivalent, grâce à ces deux axes de discours (islamophobie/ Ca n'a rien à voir avec l'islam), à du racisme, à du fascisme, à du sionisme, à faire le jeu des partis de droite, à contourner les vrais problèmes d'injustice sociale, bref la censure s'insinue par de nouveaux moyens pour barrer l'accès à la critique de la religion, indispensable pour dénouer des nœuds de plus en plus inextricables et redonner des élans à la culture, à la civilisation, à la société.

Évidemment, il ne faut pas non plus nier que du racisme puisse se mêler à la critique. C'est pour ceci que si nous prônons le droit à une critique absolue, il conviendrait que celle-ci soit dépouillée de tous préjugés racistes.

Le problème qui nous intéresse essentiellement dans cet exposé, c'est celui du rapport de l'islam avec la violence, aller au-delà de tous ces discours simplistes: "Ça n'a rien à voir avec l'islam", "Les musulmans condamnent catégoriquement", "Ce ne sont pas des musulmans qui ont commis l'attentat", etc.... Ou encore de parler de colonisation à chaque fois qu'il y a un attentat tout en esquivant la question de la violence dans la religion musulmane.

I/Mahomet et Gengis Khan, pour une lecture historique

"L'islam n'a rien à voir avec la violence". Quelle problématique aussi actuelle, aussi insoluble, aussi "antinomique" que celle-ci?

Évidemment, on rétorquera que c'est une fausse problématique qui détourne de vrais problèmes, de problèmes plus urgents tels que l'injustice sociale, la corruption, la politique hégémonique impérialiste.

Il est vrai que c'est une fausse problématique, mais pas en ce sens. La question du religieux est une question on ne peut plus concrète, plus actuelle et chaque tentative de détourner d'une question délicate sur l'islam n'est qu'un avatar de plus de l'inquisition...Mais en réalité, se poser la question: "l'islam est-il, par essence, une religion violente ou de paix et de tolérance?" équivaudrait sur le plan de la pertinence historique, à se poser des questions telles que "Rome était-elle une civilisation qui prônait la paix et la tolérance ou fondée sur la guerre et la conquête?", "Les Perses étaient-ils violents?", "Gengis a-t-il mené une politique violente?", "Les Vikings...", etc....

Ces questions paraissent aberrantes tant elles portent sur des évidences, non seulement sur le plan des faits historiques, mais aussi sur le plan de l'ordre du monde où cette cruauté guerrière, tribale et impériale était partie intégrante, faisait partie de l'ordre normal des choses.

L'islam, tel qu'il a connu ses conditions de naissance et de croissance, a grandi dans cet ordre-là, où les guerres, les codes cruels et tyranniques en vue d'étendre l'hégémonie, d'asservir, de soumettre, et de faire respecter la loi étaient l'ordre naturel de la civilisation, et ce d'après ce qui a été rapporté dans la "Sira" (biographie) du prophète appuyée par des versets du Coran.

Ce que l'on affirme couramment comme quoi l'islam est une révolution de paix et de tolérance contre cet ordre tyrannique est une pure projection de notre perception actuelle sur une époque passée, en croyant à tort que l'islam est une entité absolue située en dehors de l'histoire.

La thèse d'une violence purement défensive est également irrecevable, car d'après la "Sira", non seulement les premières razzias menées par le clan du prophète étaient clairement offensives (Batn Nakhl où fut tué un qorayshite durant le mois de Rajab, la bataille de Badr où une grande caravane mecquoise fut attaquée par le prophète et ses compagnons), mais qui plus est, la partie mecquoise qui est censée être pacifique est en réalité régie d'un bout à l'autre par une violence symbolique, eschatologique, virtuelle. La partie mecquoise est traversée de part en part par les menaces adressées aux détracteurs du prophète, à partir du discours coranique faisant le parallèle avec les peuples détruits dans le passé par la colère de Dieu d'un côté, et de l'autre par la promesse d'un châtiment pour ceux qui refusent de rentrer dans l'alliance.

Dans la période médinoise ces menaces se concrétisent dans l'ici-bas, la violence est concrète: razzias, batailles, conquêtes, asservissement, appel à la soumission.

Tout le débat sur le problème de la violence en Islam se ramène à cette affaire de l'abrogation (le "nasekh" et le "mansoukh"): Quels sont les versets qui abrogent les autres? Quelle période abroge l'autre? Pour les partisans d'une essentialisation de la violence en Islam (à l'origine des mouvances extrémistes), ce sont les versets médinois seconds dans l'ordre chronologique, qui abrogent les versets mecquois.

Exemples (médinois) - Verset 89, Sourate 4: "Ils voudraient qu'à leur instar vous sombriez dans la mécréance afin que vous en soyez au même point (sawâ') qu'eux. Ne les prenez pas pour alliés tant qu'ils n'auront pas émigré pour la cause de Dieu et s'ils se détournent, emparez-vous d'eux et tuez-les où que vous les trouviez. Et ne les prenez ni pour alliés ni pour partisans!"

Verset 90, Sourate 4: " [tuez-les où que vous les trouviez] à l'exception de ceux qui visitent une tribu (qawn) à laquelle vous êtes liés par un traité ou de ceux qui viennent vous trouver le cœur serré à l'idée de vous combattre ou de combattre leur tribu; si Dieu l'avait voulu, Il les aurait rendus maîtres de vous et ils vous auraient combattus. Aussi, s'ils vous évitent, ne vous combattent pas et vous offrent leur soumission, Dieu ne vous permet pas de leur témoigner de l'hostilité."

Verset 12, Sourate 8: "Et ton Seigneur révéla aux Anges: Je suis avec vous: affermissez donc les croyants. Je vais jeter l'effroi dans les cœurs des mécréants. Frappez donc au-dessus des cous [1] et frappez-les sur tous les bouts des doigts".

Pour les partisans de l'essentialisation d'un Islam de paix et de tolérance, ce sont les versets "tolérants" majoritairement issus de la période mecquoise appelant à la patience et au dialogue, au respect des croyances autres, qui doivent abroger les versets violents de la période médinoise puisque la période mecquoise est qualifiée de non politisée et spirituelle et donc plus proche d'une essence religieuse.

L'un des représentants les plus courageux et radicaux de cette approche est sans doute le soudanais Mahmoud Mohamed Taha qui a fini pendu pour ses idées d'un islam progressiste rejetant carrément tout le Coran médinois.

Exemples de versets - Verset 29, Sourate 18 (mecquoise) "Et dis: 'La vérité émane de votre Seigneur. Quiconque le veut, qu'il croie, et quiconque le veut qu'il mécroie'. Nous avons préparé pour les injustes un Feu dont les flammes les cernent. Et s'ils implorent à boire, on les abreuvera d'une eau comme du métal fondu brûlant les visages. Quelle mauvaise boisson et quelle détestable demeure!" (Nous voyons ici que cette tolérance feinte dans l'ici-bas est suivie d'une violence promise dans l'au-delà. Nous sommes bien dans une période où la violence est encore purement symbolique, eschatologique)

Verset 104, Sourate "alkafiroun" (les mécréants ou égarés de la bonne voie) (mecquoise):
"1. Dis: ô vous les infidèles! 2. Je n'adore pas ce que vous adorez. 3. Et vous n'êtes pas adorateurs de ce que j'adore.4. Je ne suis pas adorateur de ce que vous adorez. 5. Et vous n'êtes pas adorateurs de ce que j'adore. 6. À vous votre religion, et à moi ma religion." (Il s'agirait peut-être plus d'une démarcation de la confession prônée par le prophète par rapport à la confession Koraïchite)

Verset 156, Sourate 2: "Nulle contrainte dans la religion! La bonne direction s'est distinguée du fourvoiement. Quiconque mécroit aux idoles et croit en Dieu tient à l'attache la plus sûre et imbrisable. Dieu est écouteur, connaisseur.

En étudiant le contexte de cette sourate, il s'agit peut-être moins d'un verset prônant la tolérance absolue de l'islam que d'un discours avec les gens du livre -juifs de Médine- destiné à les convaincre de se convertir à l'islam avant de passer aux guerres célèbres contre les Juifs: point de contrainte est mis en relation avec la bonne direction qui est la religion prônée par le prophète. Le discours est une tentative de dissimuler l'aspect impératif de la demande de conversion. La voie juste est si évidente qu'il n'est nul besoin de contrainte pour se convertir.

En réalité, il ne s'agit pas ici de faire de l'essentialisme et de plonger dans l'enfer interminable de ce débat stérile de la guerre des interprétations (Abdelwaheb Meddeb), pour déterminer quels versets abrogent les versets abrogés. Il n'agit pas non plus, comme dans la proposition de Michel Onfray, de choisir quels versets prélever pour arriver à fabriquer tel ou tel islam (de guerre ou de tolérance).

Il s'agit de faire de l'histoire, rapporter les traces, sources textuelles sur lesquelles se fonde l'islam à l'horizon absolu d'une pure historicité. Faire de l'histoire et de l'archéologie comme on fait pour les traces laissées par Gengis Khan ou par les Romains.

Vue sous cette perspective, comme l'affirme Michel Onfray, l'essence d'un islam violent ou pacifiste ou contradictoire se fabrique par des prélèvements hiérarchisés.

Mais au-delà de cette essence fabriquée à partir d'une histoire sacralisée et mythifiée, il s'agit de comprendre les mécanismes stratégiques de l'usage de la violence entre le discours coranique et les faits: repli de la violence dans l'eschatologie et l'au-delà dans des périodes recommandant le repli, ou la négociation (période mecquoise de constitution du groupe de fidèles à la cause de Mahomet, périodes médinoises où la négociation prend le relais de la violence armée lorsqu'elle est plus efficace à la gestion des conquêtes), et exercice direct de la violence lors des razzias et des batailles accompagnées dans le discours coranique par des invectives à tuer, à frapper les cous, à frapper les infidèles de terreur, etc..

Lors de la période médinoise où le prophète, en chef de guerre allié à une divinité, peut passer à une stratégie offensive de conquête. D'après la "Sira" d'Ibn Hicham, la sourate du Butin -"Al Anfel" se rapporte à la bataille de Badr, la sourate "al Imran" se rapporte à la bataille d'Ohod, la sourate 59 "al Hachr" évoque l'altercation avec la tribu juive des Banu Nadhir, la sourate "al Ahzab" se rapporte au siège de la tribu juive des Banu Qoraidha qui s'est soldée par un massacre spectaculaire des membres mâles ayant dépassé la puberté de la tribu en question, et bien d'autres razzias et batailles évoquées dans le Coran et dans la Sira.

Il conviendrait donc d'affirmer que cette question, qui pose le rapport de l'islam avec la violence (ou tout l'argumentaire qui plaide en faveur d'une violence accidentelle, contextuelle, de circonstances), est actuelle non seulement parce qu'elle revient sans cesse, mais aussi parce qu'elle relève des projections actuelles que se font les sociétés sur leurs propres croyances:

-Tout d'abord, affirmer que l'islam n'a rien à voir avec la violence, revient à raisonner de cette manière naïve: je ne suis pas violent/ Or, je suis musulman/ donc l'islam n'a rien à voir avec la violence. A n'est pas B, or A est C donc C est A, ce qui équivaut de partir d'un exemple pour généraliser, ou encore à partir des préjugés sociaux de l'époque et de l'entourage pour conclure à une vérité.

-Ensuite, la qualification de l'islam comme "religion de paix et de tolérance" est propre à la modernité en ce sens où l'état de droit moderne a eu entre autres pour projet de confisquer tout le monopole de la violence légitime aux institutions religieuses et aux groupes religieux exerçant l'inquisition sur les convictions, mais également sur le libre usage des corps. Et ceci dans le dessein de neutraliser cette violence qui était tout à fait normale et légale, et confiner le religieux dans la sphère de l'intériorité et de quelques pratiques communautaires dont la violence a été neutralisée.

Ainsi, les groupes peuvent vivre sans rentrer dans les détails des corpus musulmans, du droit musulman en vigueur ou des nouvelles réformes, et ne plus être en contact direct avec la violence ayant à la fois accompagné les conquêtes du prophète de l'islam, mais également sa canonisation ultérieure dans les corpus de droit. Il serait évidemment naïf de proclamer que les processus politiques modernes impliquent la disparition de la violence, car en réalité, il s'agit ici que d'une reconfiguration des mécanismes de violence légitime dans leurs limites et leurs sphères d'exercices. Ces mécanismes s'étaient d'abord retirés de la vie privée, de la réglementation tyrannique des régimes des corps, mais également refondés sur le nouveau paradigme du citoyen libre de confession qui déborde les limites d'une croyance légitimes justifiant l'exercice de la violence sur tout écart de cette norme du vrai.

-L'interprétation soufie de l'islam vers une intériorité spirituelle a contribué également à la neutralisation de cette violence. Il s'agit d'une interprétation en totale rupture avec l'islam vindicatif et belliciste des origines, elle résulte de l'apport des philosophes et des cultures perses, hindouistes, et se base sur l'épisode coranique de la révélation dans la grotte de "Hira" en l'interprétant comme une transfiguration mystique.

-L'idéalisation d'un islam des origines dans l'esprit moderne consiste à percevoir cet islam du temps du prophète comme un islam pur, dépourvu de violence (présence pleine dirait Derrida), que l'on dissocierait d'un temps historique de l'islam commençant avec les guerres fratricides pour le pouvoir à partir des Califes bien guidés où débuterait une violence éloignant de l'islam pur comme présence pleine à soi. Abdelwaheb Meddeb se situe dans cette approche dans "la maladie de l'islam" même s'il finit par affirmer dans un entretien que les germes de l'intégrisme sont dans le texte lui-même.

Il convient aussi de noter à quel point le temps présent est la cristallisation d'un processus de neutralisation de la violence inhérente à toutes les cultures:

- Il y a une violence neutralisée à chaque fois que l'on glorifie et admire: Rome, Carthage, la Perse, les Pyramides, Gengis Khan, à travers les livres, les documentaires et les traces dans les musées.

C'est comme si, une fois le processus de séchage séculaire du sang sur lequel s'est bâtie la gloire des civilisations arrivé à une certaine transfiguration, on pouvait enfin dérouler les images des batailles en images de violence, mais elles-mêmes dépourvues de cette charge, offertes à la contemplation et à l'admiration.

Et c'est peut-être aussi un peu la même chose avec les exploits du prophète accompagnés de sourates que l'on déroule avec admiration sans y percevoir de violence, ou du moins pour une certaine catégorie de musulmans, dont les croyances et les droits ont pris de nouvelles configurations suite aux effets concrets des politiques modernisatrices.

Les tentatives de modernisation de l'islam qui ont débuté au milieu du XIXe siècle suite à l'influence du mouvement des Lumières (commencées par des penseurs et théologiens puis relayées par les politiques des états modernes) ont réussi à provoquer une sorte d'oubli qui a axé la religion sur des sourates de paix et de tolérance, dépourvues de contexte, en les coupant des sourates appelantes à frapper le coup des infidèles.

Si ces tentatives ont plus ou moins abouti, il n'en reste pas moins que les mouvances fondamentalistes appelant à un retour à l'islam des origines (même si ce retour est fantasmé), sont revenues à la partie belliciste du Coran, et donc quel que soit le type de rapport, il est aberrant d'affirmer que les intégristes n'ont aucun rapport avec l'islam.

Poser ce constat n'implique pas la catastrophe, mais de comprendre comment historiquement on a essayé de trouver des solutions pour neutraliser cette violence, par des subterfuges, d'interprétations, parfois carrément par une suppression de toute la partie médinoise du Coran jugée trop politisée et donc intéressée, et ensuite comment ce recentrage autour d'une interprétation belliqueuse est revenu avec la pensée fondamentaliste.

Bref: l'essentialisme de l'islam comme pure violence ou non-violence pure, ou encore comme violence légitime et non-violence spirituelle, se fabrique historiquement par des théologiens, des politiques, des réformateurs soutenus par des mouvements de masse, il n'y a pas d'essentialisme à déterminer.

Commençons par poser le problème de la violence en Islam non pas à partir de nos croyances, de nos préjugés qui sont ceux des sociétés actuelles, mais à partir des traces, des traces que l'on possède sur les textes qui ont fondé l'islam: Coran/ Sira/ Sunna...

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