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Islam et oubli: De l'oubli de la violence à l'oubli du monde (1ère partie)

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BATTLE OF BADR
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Oubli de la violence

"La déformation la plus précise, une déformation si caractéristique du monde de Kafka, vient du fait qu'aussi longtemps que ce qui a eu lieu dans le passé n'a pas été compris, identifié et classé, ce qui est véritablement nouveau et libérateur, se présente ici sous la forme de l'expiation".

Odradeck, cette machine de Kafka, étrange, difforme, est peut-être la forme des choses dans l'oubli.

Nous vivons bien, comme l'a affirmé Benjamin pour l'univers de Kafka, dans un monde difforme à force d'oubli. À force de déni. Oubli de l'histoire de la violence, jusqu'à ce que, à l'inverse de la réflexion de Foucault sur le présent, celui-ci soit réduit à n'être rien de plus que l'ombre portée de la stratification du passé.

L'oubli peut se déceler dans ces thèses très répandues:

  • "L'islam est une religion de paix et de tolérance".
  • "La critique de la religion, c'est de l'islamophobie".
Tout d'abord, dans les débats actuels en France, où la montée du terrorisme a créé une très vive polémique autour de l'islam, à celui qui affirme la thèse que la violence est consubstantielle à l'islam, très souvent les autres acteurs du débat s'empressent de décréter que la plupart des musulmans qu'ils connaissent sont apaisés et pacifistes, progressistes et modernistes et adhèrent pleinement aux principes fondamentaux de la République française. Parfois, ils appuient leurs dires de quelques sourates tolérantes et pacifistes prélevées du Coran et coupées de leur contexte faisant lieu d'attributs immuables de la révélation.

Mais ce qui se passe en réalité, c'est que cette thèse d'un islam de paix et de tolérance ne s'énonce pas à partir d'un bilan du noyau originaire qui fonde l'islam, qui l'ancre dans le devenir historique, mais directement à partir des formations sociales constituées actuellement, sans s'interroger sur les processus historiques qui ont fini par aboutir à la constitution d'un islam de paix et de tolérance.

C'est le même cas pour l'accusation d'islamophobie qui présuppose que l'islam est une race, une sorte de peau culturelle, au lieu de le traiter comme un processus d'acculturation réversible.

La violence fondatrice de l'islam entre discours et acte, menace et châtiment, religion constituée dans une volonté de puissance guerrière et conquérante, (voir la Sira d'ibn Hichem ou le livre des razzias d'El Wâqidi), cette dimension se trouve complètement occultée. La dimension de la violence est le refoulé, passé immémorial qui, plus il est refoulé, plus le monde s'en trouve distordu, et plus les assises sur lesquelles reposent les sociétés où cette religion est un enjeu s'en trouvent fragilisées.

Ce qui est occulté, "oublié", c'est bien tout ce processus historique traversé par l'islam qui n'est pas une simple accumulation de faits, de points sur la droite du devenir historique, mais un rhizome complexe fait d'une multiplicité de rencontres d'événements dont chacune a ouvert le champ de processus de vérités, constituant à chaque fois de nouvelles communautés, des sociétés nouvelles, taillant de nouvelles formes de croyance, conditionnant l'émergence de nouvelles formes de subjectivation (constitution de sujets, appareil conceptuel foucaldien repris et développé par Badiou dans sa philosophie de l'événement).

En postulant que l'événement fondateur est le message du prophète conjugué à son processus de prêche, de guerre et d'alliance avec les tribus arabes, la déterritorialisation de celui-ci sur les terres byzantines aura conduit à l'émergence de l'islam centralisateur d'état Omeyade et au développement d'une bureaucratie de la religion avec prolifération des écrits canoniques d'une religion d'État et des théologiens et jurisconsultes, (en parallèle avec le développement d'islams résistants minoritaires chiites et kharidjites); la rencontre de celui-ci avec la civilisation perse, à un islam d'Empire Abbasside, avec complexification de la bureaucratie et fixation des sources scripturaires, etc.

De même, la conjonction des événements: développement de l'islam dans les sociétés conquises, formes de spiritualité locales (hindoue ou perses), poésie, mouvances acétiques pacifistes aura conduit à l'émergence d'une subjectivité soufie, d'un islam soufi poétique, spirituel et pacifiste.

La rencontre de l'Islam, de l'aristotélisme, de la philosophie grecque, du logos, de la politique abbasside, et de la théologie chrétienne, à l'émergence de l'islam rationaliste mutazilite; et bien plus tard, au XIXe siècle, l'islam enseigné dans les écoles théologiques, conjugué à l'événement "modernité" avec ses révolutions industrielles, technologiques et sociopolitiques, à l'islam de la réforme conduit par Jamel Eddine Al afghani en Perse, Tahtaoui et Mohamed Abduh en Égypte, Khaireddine Ettounsi et Mohamed Taher Ben Achour en Tunisie aura mené à l'éclatement de nouveaux modes génériques de vérité au voisinage de ces événements dont la modernité aura été à cette époque l'instance déterminante, pour la production d'une subjectivité islamique moderniste et progressiste.

Ce qui demeure constant, pourtant, c'est la source matricielle dans laquelle puisent les événements à l'origine des procédures de véridiction (nouvelles configurations de la vérité de l'islam) et de subjectivation (nouveaux sujets musulmans, ou nouvelles formations sociales musulmanes): ce noyau originaire à la fois indéterminé et déterminant, irreprésentable et pourtant producteur à chaque retour à l'origine de nouvelles formes de représentation, de codification, de législation, de pratiques du religieux.

Ce noyau, c'est l'islam des origines comme moteur mythologique immobile de cette histoire, scruté et refondé à partir des traces écrites de la tradition et du sacré qui en sont le Coran, la biographie (Sira) et les hadiths.

Noyau originaire, essence aussi, non pas par essentialisme, mais parce que la communauté musulmane à travers les âges s'est toujours représentée ce noyau fondateur comme une essence pure du religieux, mais aussi porteur d'une essence faite de principes de base qui fondent toutes les multiplicités et les mutations de l'islam par-delà toutes les différenciations en sunnismes, chiismes, ou en extrémismes, ou même en modernismes: l'unicité de Dieu (l'Un) comme empereur transcendant régnant sur l'univers, le Coran comme texte de référence du sacré, révélation du Coran au prophète de l'islam par l'intermédiaire d'un ange, l'existence d'un au-delà, arrière-monde, et d'un jugement qui conduit au paradis ou à l'enfer, la foi comme allégeance permettant d'intégrer la communauté musulmane qui est la communauté juste, le refus de croire reléguant la catégorie des koffars (égarés) en dehors de la communauté musulmane tout en les soumettant au châtiment divin et à celui de ses représentants terrestres.

Le débat sur le problème de la violence en Islam, qui n'est que l'avatar de ces déformations propres au monde contemporain, se règle à chaque fois sur la polarisation du texte religieux en paix/violence, pacifique/belliciste, spirituel-pur/politique-impur, énigmatique-impénétrable/univoque littéral, en faisant jouer un pôle: la paix par exemple, en tentant de l'exagérer, de la totaliser contre l'autre pôle.

Pourtant, la tension entre ces pôles est inextricable: la paix n'étant en fin de compte qu'une stratégie de conquête ou un repli guerrier tactique, le spirituel ne se déployant que pour appuyer la ligne politique, l'énigmatique transcendance que pour fonder une littéralité plus vide et plus rigide encore.

Il conviendrait peut-être même d'inverser ce déséquilibre en faveur de la violence: La violence n'étant plus un accident de la paix (légitime défense qui fait irruption du dehors pour troubler une spiritualité pure et authentique), mais la paix se renversant en un accident de la violence (les traités de paix comme stratégie de la guerre, les abdications, les moments de victoires, l'ordre proclamé par la réussite de la guerre, etc.).

Oubli. Oubli de l'être. Oubli de la question, affairement au voisinage d'une vérité déjà consolidée dans quelques catégories des sociétés actuelles (l'islam comme religion de paix et de tolérance et comme rapport uniquement spirituel avec le divin comme projection des coutumes de cette catégorie et non comme vérité sur l'essence de l'islam), et déni de la stratification des événements ouvrant dans leurs rencontres des champs de vérités, amenant à des procès de subjectivations (formations de nouvelles formes de sujets musulmans : spirituels, guerriers, modernes, révisionnistes, radicaux, pacifistes, et aux formations molaires des groupes, ethnies, sociétés, communautés).

C'est ce mode d'interrogation sur la vérité d'un événement passé en concluant à partir des résultats de ses mutations actuelles qui a constitué cette difformité conduisant à des discours difformes, à une politique difforme, tribunaux et bureaucraties kafkaïennes présageant les créatures et la monstruosité.

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