Huffpost Tunisie mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Mohamed Harmel Headshot

Islam et oubli: De l'oubli de la violence à l'oubli du monde (3eme partie)

Publication: Mis à jour:
Imprimer

Retrouvez la première partie et la deuxième partie de cette contribution ici: Islam et oubli: De l'oubli de la violence à l'oubli du monde (1ère partie) et Islam et oubli: De l'oubli de la violence à l'oubli du monde (2eme partie)

L'oubli du monde et la grande politique

Poser la thèse que l'oubli de la violence est le symptôme défigurant de l'époque, conduit à poser son antithèse à savoir la réminiscence, comme le remède au mal, comme la voie douloureuse vers le salut, vers l'émancipation, or l'affaire est beaucoup plus compliquée. Il ne suffit pas de retrouver la mémoire de la violence fondatrice pour s'en sortir. Nous l'avons bien vu: la réminiscence de la violence en islam, loin de déterritorialiser la violence, se confond au contraire avec sa reterritorialisation sur les formes les plus violentes de radicalisme et d'extrémisme religieux.

Car cette modalité de la réminiscence n'a rien à voir avec le dévoilement d'une réalité historique qui déconstruit le mythe afin de libérer le présent. Si elle dénonce le mythe du pacifisme de l'islam et de sa compatibilité avec les valeurs modernes comme fabrication de l'époque, c'est dans le seul but que le noyau dur du mythe qui conditionne ses croyances (l'origine divine du message) se confonde avec une pure violence, une inquisition absolue, une totalisation du jihad guerrier, un islam totalitaire qui surveille et punit les oscillations les plus infimes de l'existence. S'enfoncer plus encore dans la pure monstruosité des tribunaux de la vie.

Le problème est toujours traité de l'intérieur des limites de la sphère conditionnée par le mythe du divin: s'il y a violence, c'est que la loi du monde doit se soumettre aux préceptes de cette violence divine, s'il y a paix, tolérance, progrès, modernité et ouverture, c'est qu'elles doivent provenir des lois sacrées et éternelles de l'islam. Le problème de l'oubli est dans l'impossibilité de se poser à l'extérieur des limites du mythe.

C'est bien pour cela qu'il est insuffisant de dénoncer l'oubli de la violence puisque la réminiscence risque de basculer dans une violence plus terrible, car alors la problématique de paix/violence, ne se défaisant pas d'un mythe sacré qui la justifie, basculerait alors dans l'absolu de son pôle négatif: dénonciation qui serait désormais l'identité parfaite entre le mythe fondateur des origines et la violence pure. L'islam n'est pas paix, mais guerre, soyez donc des guerriers de l'islam, l'islam n'est pas tolérant, il n'accepte aucune dérogation à ses lois: rétablissez donc la loi dans toute son horreur. Discours terrifiants dont l'œuvre de Sayd Qotb a influencé toutes les formes de l'islam révolutionnaire radical: de la révolution d'Iran, à Daech, en passant par Al Qaïda.

Ce qu'il faut dénoncer, en fin de compte, pour aller jusqu'au bout, ce n'est pas seulement l'oubli originaire de la violence comme moteur immobile du devenir historique de l'islam, mais un oubli premier, plus originaire, plus fondamental qui conditionne l'oubli de la violence. Le second, symptôme d'une partie des sociétés musulmanes actuelles, ne serait plus alors qu'un oubli de cet oubli. Oubli de l'oubli, pour reprendre les propos de Heidegger.

Cet oubli premier qui fonde le second est l'oubli du monde, de la nature et de la vie, occultés, voilés par cette couche opaque de représentation qu'est le monothéisme. Oubli de la nature comme étant pure immanence, pure production sans extériorité transcendante qui en serait l'architecte, en fixerait une finalité morale en prenant comme otages de ses lois étroites, arbitraires et répressives les formes de vie qui s'y développent, en réservant une exception à la forme de vie humaine.

Cet oubli ne porte pas tant sur la nature pacifiste ou belliciste d'une religion que sur les conditions purement humaines (individus atypiques, chefs etc..., tribus, peuples, empires) et environnementales (environnement naturel -milieu, climat-, environnement culturel -mythes, croyances locales, croyances environnantes, coutumes, langues, politiques-), qui ont conduit à sa production comme monothéisme, à sa codification en lois, à son assimilation comme vérité, foi, et croyance. Sans nulle place accordée à l'intervention du divin qui ne serait que l'inversion de l'effet dans la cause.

Au qualificatif nietzschéen "humain trop humain", on en ajouterait un autre, qui rendrait, certes, la formule moins élégante sur le plan du style, mais plus complète quant à l'explication de la formation des religions: "terrestre trop terrestre", puisque ce ne sont pas les hommes seuls qui produisent des religions. C'est avec la conjonction de leur milieu, environnement, contexte politique, structures locales et voisines qui leur préexistent, que se trouvent réunies les conditions de production d'une religion, plus précisément d'un monothéisme, dans des modalités oscillant entre continuité et rupture, synthèses de l'existant et émergences du nouveau.

Dans cette nouvelle perspective, commencer par le noyau fondateur de l'islam comme essence-moteur immobile de l'histoire serait, comme l'affirme Deleuze, un commencement par le milieu. L'événement Islam n'est pas le début du rhizome, mais un point au cœur du rhizome, né de la conjonction des événements judaïsme, christianisme, conjonction de la volonté de conquête avec le spirituel, alliance victorieuse de la tribu conquérante avec la divinité.

La dénonciation de cet oubli serait de ce fait appel à dépasser cette politique difforme entretenant une réalité distordue et difforme et entretenue par elle, gouvernant nos sociétés actuelles tout en étant gouvernée par leurs mythes immémoriaux, vers l'advenir de la grande politique à laquelle Nietzsche appelait de ses vœux: transmutation des valeurs, réminiscence de la vie, amour de la terre, ramener les arrière-mondes à leur généalogie terrestre, détacher le processus de l'histoire tout autant de la justification de la réalité établie que du moteur immobile d'une origine mythologique, où le divin se mêle à l'humain et le sacré au profane, libérer une pure histoire comme processus rhizomatiques de purs devenirs sans essence originaire parfaite, mais dont on peut remonter rétrospectivement le cours en suivant les pistes de travers purement matérielles, pur champ historique détaché de la transcendance d'un pouvoir divin et de la compulsion de répétition de la pulsion de mort mythologique.

Politique qui libère des procédures génériques purement matérielles, au lieu de s'aligner sur les vérités consolidées des mythes, fonde le réel au lieu d'abdiquer et se soumettre à ses segmentarités dures, au diktat des religions, des identitarismes, des exigences des idéologies dogmatiques de ses communautés fragmentées.

La grande politique: libérer la vie, libérer l'histoire pour accueillir "les puissances diaboliques de l'avenir qui frappent à la porte". Libérer les flux du passé pour accueillir ceux de l'avenir.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.