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Islam et oubli: De l'oubli de la violence à l'oubli du monde (2eme partie)

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NEO DESTOUR
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Retrouvez la première partie de cette contribution ici: Islam et oubli: De l'oubli de la violence à l'oubli du monde (1ère partie)

Oubli et politique

En France, cet oubli est de surcroît consolidé par l'inextricable lien entre la production d'un savoir sur l'islam et les implications à l'échelle d'une politique branchée sur l'immédiateté pragmatique, entre la connaissance et une certaine modalité de l'action politique sommée de tirer ses stratégies des différentielles entre les composantes sociales, économiques et culturelles actuelles, politique strictement soumise au principe de réalité quelle qu'elle soit: lois des marchés, communautés identitaires, réalités religieuses; discours tirant sa justification uniquement de la réalité, même si selon la formule d'Onfray "elle n'a pas eu lieu", même si elle se fonde sur des illusions qui se sont faites réalité.

Réal-politique soumise aux préceptes de Machiavel: le réel étant un champ de forces sociales, qu'il appelle humeurs, la politique se doit d'en faire la synthèse pragmatique pour en tirer des stratégies et tenter de faire de cette "fortuna" du réel (le hasard de cette configuration de forces) une "virtu" pour l'intérêt de l'État. Donc même une catégorie qui se fonde sur l'affabulation et le délire est appuyée par une catégorie réelle et il faudra composer seulement à partir des institutions et des communautés où cette affabulation s'est faite loi. Uniquement. sans autre possibilité. Alignement si fort à ce principe d'affabulation devenue réalité que le mythe anti-historique (le monde régi par un dieu et un au-delà pour les communautés religieuses, l'identité nationale pure et écartée de toute extériorité pour les nationalistes identitaires) se trouve comme validé sans remise en question, pris seulement à partir de la réalité concrète de sa communauté d'adhérents.

Real-politique, politique machiavélienne du principe de réalité, politique conformiste, soumise au faits ponctuels coupés de leurs lignes historiques (ou appuyée par la segmentarité dure du mythe fondateur), et incapable par là-même d'ouvrir des événements, de les fonder, d'être à contre-courant des mythes faits corps réel et social, pour fonder un nouveau réel.

De ce fait, même si dans un constat tel que celui de Zemmour qui établit que l'islam est islamisme, c'est-à-dire que la violence lui est consubstantielle, ce constat se trouve étroitement relié à l'implication d'une politique paranoïaque identitaire d'extrême droite. "Diagnostic" appelant à des stratégies tout aussi radicales: couper les racines arabes, tarir les flux d'immigration etc; savoir sur l'islam qui est déjà une implication politique politicienne justifiée par des catégories sociales où le mythe de l'identité nationale pure s'est fait loi. C'est un peu comme si le savoir sur la violence de l'islam ne pouvait impliquer qu'une politique d'exclusion et d'excommunication, une violence puriste et identitaire en retour: identité entre le constat et la politique paranoïaque d'exclusion. Comme si le constat que l'islam est violence était directement cette stratégie politique.

D'où les parties qui sont choquées à fois que l'on forme cette consubstantialité de la violence à l'islam, comme si elle impliquait directement le rejet des communautés musulmanes. Le savoir est déjà une politique comme action directe sur le plan des forces du champ social constituées: communautés musulmanes en France prônant en majorité un islam de paix et de tolérance oublieux de la violence fondatrice, avec une minorité de communautés radicales, et identité française pure sans dehors oublieuse d'une histoire de l'hétérogène.

A titre d'exemple, l'accusation portée à Michel Onfray de faire le jeu du Front National quand il relève cette violence originaire dans les textes sacrés de l'islam, c'est-à-dire, le critère du savoir sur l'islam sont les communautés actuelles se réclamant d'un islam de tolérance, un savoir inverse le plaçant du côté des catégories de l'identité nationale pure etc...

Or, dire les faits, ne pas occulter l'histoire par des mythes, libérer les faits des plis du passé, est d'abord une exigence de l'éthique de la connaissance, de la recherche académique, et dans l'optique philosophique, selon l'expression de Foucault, un "courage de la vérité", qui n'a pas à s'aligner directement sur ses implications sur le plan de la réal-politique, ni à se soumettre aux exigences d'un réel dont le présent historique est justement oubli pur des rhizomes d'événements dont il est la strate émergente, la surface visible.

Avant d'être l'instrument du discours d'exclusion communautaire d'extrême droite, le constat que l'islam se fonde sur la violence et la guerre, est d'abord une lutte contre toutes les formes de dogmatisme et de l'inquisition, les visages de l'oppression qui enferment la vie, et n'implique pas automatiquement une répression contre les communautés religieuses sauf pour les cas où les pratiques religieuses virent à la violence, à la criminalité et au terrorisme.

Ce qui est censé non pas opprimer la communauté qui est en réalité opprimée par ses propres croyances dogmatiques, mais lui apporter un savoir certes douloureux, traumatisant, mais qui l'aiderait par ailleurs à se libérer des fers de ses mythes.

Le dévoilement de l'histoire, des processus, ne doit pas s'aligner sur l'exigence de cohabitation, mais seulement sur l'objectivité de l'enquête et l'idéal de vérité, non pas dogmatique, mais imposant la prudence dans l'examen des faits.

Or en France, la production d'un savoir laïc sur l'islam, se trouve, dans l'espace public, directement alignée sur les enjeux politiques de cohabitation, mais aussi des élections, subissant de surcroît la pression découlant de l'enjeu des communautés musulmanes soumises à la pression de leurs dogmes et barrières, mais aussi celle de la xénophobie des puristes identitaires, pressions qui se retournent contre les producteurs de ce savoir tel un avatar moderne de l'inquisition: accusation d'islamophobie, de faire le jeu du front national etc...

En Tunisie, en revanche, l'oubli est ce qui a permis au parti "progressiste et moderniste" (relativement aux islamistes) Nida Tounes d'accéder au pouvoir à la suite des islamistes: C'est en jouant la carte de l'islam pacifiste moderne et libéré que ses représentants ont pu constituer le bloc qui a réussi à devancer les islamistes de justesse, formant désormais avec Ennahdha le bloc au gouvernement.

La légitimité politique, en Tunisie, demeure essentiellement religieuse et morale, et ce n'est qu'en second lieu et de manière subordonnée qu'elle se pose en termes de revendications de justice sociale et d'équilibre économique.

Le socle sur lequel repose la politique est très fragile, puisque s'il y a insuffisance ou échec, c'est d'abord en termes de crise morale et religieuse qu'elle se pose d'abord, et seuls des partis ayant conquis la légitimité morale auprès du peuple, peuvent s'opposer concrètement au pouvoir établi.

De ce fait, le risque du retour de l'hégémonie du parti islamiste se pose en cas d'échec de l'alternative de Nida Tounes, au détriment de toute autre forme d'opposition qui ne se revendique pas de la religion comme l'UPL ou le Front populaire (la crise de ces partis étant due en grande partie à cette même carence de légitimité religieuse, facteur qui a toujours été complètement occulté dans l'analyse de leurs échecs). Les insuffisances des politiques sont toujours plus ou moins tolérées en regard de cette légitimité. Lorsque la situation devient intolérable, c'est d'abord vers une légitimité religieuse-morale que l'on se tourne, même si elle est étroitement enchevêtrée avec des intérêts pragmatiques.

Dans les pays comme la Tunisie, où l'être au monde et l'être avec les autres demeure régi par les préceptes musulmans, quels que soient les acquis modernes, la politique a du mal à se libérer de cette exigence de légitimité afin de trouver son véritable champ d'exercice.

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