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Pourquoi voter aux élections tunisiennes?

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Depuis que l'échéance électorale a été annoncée, qui selon toute vraisemblance nous sortira de l'Etat "transitoire" et de ses chefs provisoires, on n'entend plus qu'un seul son de cloche en "SOS Majeur" joué en chœur par les "frères" et les ennemis: "Inscrivez-vous...Inscrivez-vous".

C'est touchant...très touchant. On a même envie de verser une larme pour cet élan civique, témoignage poignant de l'émancipation précoce de la pratique démocratique depuis que le jasmin a fait sa révolte.

Evidemment, il est important de s'inscrire et d'aller voter. C'est presque élémentaire. Comme il est élémentaire aussi que les élections doivent se faire dans la transparence et le respect scrupuleux des lois. Or, depuis que le processus a été mis en place, il est frappant de constater que ces évidences sont loin d'être partagées par tout le monde et je dois avouer à juste titre.

Je dis à juste titre, car les élections n'ont jamais été une question de "Est ce qu'il faut voter?", plus que "pour qui voter?". Elémentaire encore me direz-vous. Eh bien non, surtout pour ceux qui depuis trois ans suivent les prouesses de nos illustres politiciens. Et ce n'est pas le fait que Madame Toumia n'ait pas été investie qui va nous faire changer d'avis sur la capacité de nos chers hommes et femmes politiques à nous emmener au " شط الأمان " (pour reprendre une expression chère à certains!).

L'abandon du pouvoir

En Tunisie, il y a un sérieux problème d'offre politique. Ce n'est pas moi qui le dis, mais les déclarations, les discours, les affirmations, les infirmations, les alliances, les contre-alliances, les coups de poignard dans le dos, les changements de camps, le retournement des vestes, les diffamations, les procès, les assassinats... Bref, le palmarès est éloquent pour cette classe politique inconsciente, incompétente et désarmée.

Quelques semaines après le 14 janvier, le rideau s'est levé sur un spectacle désolant dans lequel les politiciens ont joué les premiers rôles. Une faillite complète, que ce soit au niveau de leur approche de l'intérêt commun, de leur efficacité dans la gestion de la chose publique, de leur respect des engagements pris et surtout de leur pratique du dialogue et du respect de l'autre. Cela a été, évidemment, l'ouvre de femmes et d'hommes qui ne peuvent trouver excuse dans l'apprentissage douloureux ou dans les contraintes de la transition. Conséquence de ce "tropisme" nous avons fini avec un gouvernement de "technocrates" pour diriger le pays, ce qui en soi est totalement absurde, car lorsqu'on nous donne l'occasion de faire de la politique en toute liberté, la première chose à ne pas faire est justement de donner les clés de la maison aux "apolitiques".

Outre le fait d'abandonner le pouvoir, nos politiciens ont échoué dans leur incapacité à nous détourner de la gestion technique et pragmatique du pays. Un pays qui, rappelons-le et n'en déplaise à nos jeunes loups au col blanc, est tout sauf une entreprise. C'est une entité qui doit faire des choix et ces choix ne peuvent être que politique. Economie de marché ou keynésianisme? Ouverture ou repli sur soi? Liberté ou conservatisme? etc. Le fonctionnaire ne peut pas, mais surtout ne doit pas, répondre à ces questions. Ce n'est pas son boulot.

Nous devons tous abandonner l'idée de cette "main invisible" qui gère les affaires de l'Etat qui trouve son origine dans un héritage aux dimensions triple.

D'abord, l'absence historique d'un projet idéologique. Hormis les quelques mois du gouvernement collectiviste de Ahmed Ben Salah, l'Etat tunisien n'a jamais été porté par une idéologie politique ou sociale au sens stricto sensu du terme. Ensuite, la tradition jacobine de la gestion des affaires de l'Etat, héritage de trois quart de siècle de colonisation française, a bâti une administration forte qui, dans l'absence de fil conducteur "philosophique" a pris le chemin du pragmatisme économique. Témoignage de cette force, sa capacité de prendre les rênes du pays au lendemain du chaos du 14 janvier et enfin, depuis la venue de Ben Ali, le replacement de politiciens qui jadis gouvernaient le pays sous Bourguiba tels que les Mzali, Sayah, Ben Achour, par des profils de technocrates sortis directement des prestigieuses écoles tunisiennes et françaises.

Rétrospectivement, quand on voit l'héritage de Ben Ali, on a le droit de questionner sur les conséquences du rôle de ces "techniciens" dont la pratique politique s'est limitée à satisfaire les "désirs du prince".

Entendons-nous bien, la faute n'est pas aux "technocrates", mais aux politiciens qui n'arrive pas à faire leur boulot, à savoir définir un projet et bâtir une vision pour la Tunisie. A en croire les évènements actuels, cela risque de ne pas changer.

L'absence de vision

Un constat s'impose et il est catastrophique. Notre classe politique, tous horizons politiques confondus, n'a pas de projet pour ce pays.

Si on analyse les orientations politiques exprimées par les uns et les autres au lendemain du 14 janvier et jusqu'à aujourd'hui, on constatera que l'approche "négative" est celle qui a toujours prévalu. Chaque force présente sur l'échiquier politique, hormis Ennahdha pour un certain laps de temps, s'est défini et continue de le faire, par rapport et dans la négation de l'autre. Ainsi, le choix du 23 octobre 2011 était simple: Pour ou contre le projet d'un Etat islamiste, laissant ainsi les centaines de propositions et les dizaines de projet pondus aux "boites d'archives" et aux armoires poussiéreuses...

On n'entend que "lui", personne ne dit "moi".

Même Ennahdha s'est prise au jeu et a succombé à la tentation en abandonnant le "positivisme" de son approche, en troquant sa vision islamiste pour celle de la sauvegarde de la révolution. Ainsi, après que les partis s'étaient définis par rapport au mouvement à l'emblème de la colombe, ce-dernier se positionne désormais par rapport à son nouvel adversaire, en l'occurrence Nida Tounes. De ce fait, les sympathisants d'Ennahdha iront aux urnes non pas pour mettre de la morale "islamiste" dans la gestion des affaires de l'Etat, mais pour défendre la révolution! Que de chemin parcouru...

Il faut dire qu'Ennahdha s'est faite elle-même piéger dans ce qu'on a presque envie de considérer comme un véritable "Vaudeville". D'une idée théorique aux contours peu clairs, elle n'a pas réussi à fignoler son projet, puisque ses instances n'ont jamais compris que la question centrale est "Islam oui, mais lequel?".

Dans quelques semaines, les Tunisiens iront aux urnes ne sachant pas pour quelle Tunisie voter. Quel projet social? Quelles options économiques? Quel système de santé? Quelle éducation pour nos enfants? Etc.

On n'a jamais débattu de ces questions. On est encore dans la politique du "doigt pointé" entre "Feloul" ("ancien cacique du pouvoir de Ben Ali" ou "Terroriste", nouvelle qualification des conservateurs). Les politiciens doivent comprendre que les Tunisiens ont d'autre préoccupations que leurs combats de coqs. Ils attendent des réponses sur l'inflation galopante, l'insécurité, le système éducatif en perdition, le chômage de leurs enfants, etc.

Au vu de la tournure des évènements, je suis dubitatif, d'autant plus que je ne vois pas par quel tour de magie ces mêmes hommes et femmes vont pouvoir évoluer en l'espace de quelques semaines pour nous donner un meilleur "rendement" (si je puis m'exprimer ainsi).

Alors, s'abstenir?

Certains disent que l'abstention est le mauvais choix. Peut-être, mais, honnêtement, le "faute de mieux" n'est pas non plus une destinée radieuse.

Je ne pense pas que le vote pour un camp fera que l'autre adversaire disparaitra. Tout le monde devra avoir sa place dans le cadre du respect mutuel et de la constitution qui, j'espère, trouvera un président qui sache l'appliquer. Nier l'autre n'est pas la démocratie et on ne défend pas cette dernière si on n'accepte pas la différence.

L'abstention n'est pas le bon choix parce que la classe politique actuelle est incapable de l'écouter

Chacun votera en son âme et conscience, mais je pense qu'il ne faut pas avoir peur de sortir de la logique majoritaire, car, dans une démocratie, c'est le bulletin qui change le politicien. L'inverse est synonyme de dictature.

La classe politique, la presse et les citoyens doivent évoluer dans leur manière de faire de la politique. Certes, le laps de temps est très court, mais ces trois ans ont été très riches en enseignements. Le prix était cher, excessif même, et l'apprentissage douloureux. Le propre de la politique est d'atteindre le pouvoir, certes, mais cela demande un prix, celui de pouvoir faire avancer le pays et assurer le bonheur de ses citoyens. Les politiciens doivent le comprendre. Leur victoire n'est pas dans la défaite de l'adversaire, mais dans leur existence à travers le projet qu'ils ont pour leur pays.

Alors, oui, il faut s'inscrire et oui, il faut aller voter. C'est la seule façon pour consacrer notre acquis démocratique et pour faire bouger les choses. En espérant que ces élections soient porteuses d'autre chose que la couleur de l'encre dans laquelle on trempera nos doigts.

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