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Qui doit être ministrable dans une Tunisie démocratique?

Publication: Mis à jour:
YOUSSEF CHAHED
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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J'avoue que parcourir les CV des têtes nouvelles du gouvernement ne m'a jamais permis de savoir s'ils seront bons ou mauvais ministres. Cela permet tout au plus d'avoir quelques présomptions, mais rien de vraiment solide.

Je pense que personne ne peut deviner à priori qui pourrait être un bon ministre, mais il est évident que la nomination d'une personne ne peut avoir lieu abstraction faite de certains principes fondamentaux dictés par les règles démocratiques et le contexte économique et social, sinon c'est l'échec annoncé.

Un gouvernement politique ou technocrate. Tel était le débat depuis le 15 janvier. La classe politique tunisienne vacille entre un élan révolutionnaire à forte connotation démagogique et une tentative de calquer un modelé francophone, qui hormis le fait qu'il souffre en France, il est surtout inadapté à la Tunisie car les ministres français cumulent aussi bien la compétence technique que l'expérience politique (les énarques, polytechniciens, normaliens et j'en passe ont fait leur classe politiques dans les think tank, les partis politiques, les campagnes électorales, etc.).

Dans un souci rupture avec l'histoire politique du pays, les héritiers de la révolution ont fini par bâtir un modèle de gouvernement qu'on peut qualifier d' "alien" politique. Au fond, l'innovation peut effectivement être la solution, mais dans notre présent cas, ce fut un échec.

1. Une approche historique contrastée

Avant la révolution, la désignation des ministres obéissait à des logiques différentes selon le chef de l'État.

Étant un politicien de premier ordre et vu le contexte de l'indépendance et la construction d'un État, Bourguiba a toujours privilégié les politiciens qui ont fait carrière au sein du PSD ("Parti Socialiste Destourien"). La période fut celle de la mise en œuvre d'une révolution économique sociale en rupture totale avec le régime monarchique. Il fallait donc s'appuyer sur des porte-voix capables de maintenir les foules derrière le guide suprême. Même pour le dossier économique, Bourguiba l'a "abandonné" au super ministre Ahmed Ben Salah sur l'unique base, parait-il, d'une note d'une dizaine de pages vantant les vertus du collectivisme. Il a toutefois fait appel, par la suite, à quelques techniciens, mais le politique a toujours fini par reprendre le pas.

Son successeur avait quant à lui, une approche totalement différente. N'ayant aucune expérience politique, Ben Ali a choisi des technocrates avec l'objectif principal de réussir le PAS (Plan d'ajustement structurel), mais en arrière-pensée, la préoccupation d'éviter toute menace qui remettrait en cause son pouvoir, notamment compte tenu d'un contexte politique tendu avec la présence sur la scène politique d'Ennahadha (alias "Al Ittijah Al Islami"). Cette phobie l'a même amené de se débarrasser d'un vieux briscard qui l'a pourtant aidé dans le putsch, à savoir M. Hedi Baccouche. Économiquement, les choses ont bien fonctionné avec des technocrates compétents dont la tâche a été d'autant plus facile que le pays ne disposait d'aucune opposition sérieuse politique ou syndicale.

2. La troisième doctrine de la révolution

Vint la révolution. Une nouvelle classe politique juvénile et inexpérimentée prend le pouvoir. Le passage du statut de "revendicateur de la démocratie" à celui de gestionnaire de l'intérêt public n'a pas été réussi. Pis encore, le modèle de la gouvernance post-révolution constitue une bizarrerie politique compte tenu des caractéristiques suivantes:

a. Les CV d'abords, les idées après: la politique post-révolution consiste à gagner les élections sans un programme clair. La résultante évidente est que les ministres se retrouvent confinés à la gestion des affaires courantes avec peu de propositions ou de réformes. Cela est d'autant plus vrai que des personnes parachutées des sphères autres que politiques et parfois sans aucune expérience de la chose publique seront dans la navigation à vue en l'absence d'un nord politique clair. C'est l'approche technocrate de Ben Ali, mais sans la protection de sa dictature.

b. La protection du leader du parti; Ce dernier doit gouverner côté jardin en envoyant ses adjudants côté court. Tel était le cas avec le gouvernement Jebali et Laarayedh, alors que les décisions se prenaient par Ghannouchi à Lafayette. La conséquence fut désastreuse pour les deux premiers, tandis que le dernier continue à faire la pluie et le beau temps.

c. Celui qui remporte les élections ne gouverne pas: Ce fut le cas avec le gouvernement Essid. Ce dernier n'appartenant à aucun parti et n'ayant aucun soutien politique s'est vu confié une responsabilité sans avoir les moyens politiques. Conséquence, il se fait éjecter d'une manière dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle a été pathétique.

3. Le ministre doit avant tout être "compétent" politiquement

La révolution est un acte politique majeur et surtout fondateur. Elle a libéralisé la politique et avec elle la revendication citoyenne. Le ministre n'a plus ce rôle de super fonctionnaire. Il est désormais responsable politiquement devant le peuple indirectement à travers l'ARP et directement à travers les réseaux sociaux.

Ainsi et à mon humble avis, le choix des ministres doit se faire en se basant sur les principes suivants:

a. Le programme avant tout

La feuille de route de Carthage est au mieux une vague déclaration d'intentions dont l'objectif est de créer un semblant d'union nationale. Elle doit être traduite en un programme clair et précis. Viendra après la désignation de ceux qui vont le porter.

Or, on a fait les choses à l'envers puisqu'en ne retenant du processus que l'Union Nationale, la conséquence est qu'au lieu de définir le projet en premier lieu, on a nommé des ministres et chacun devra imaginer ce que sera son projet à lui. En clair, la logique du partage du gâteau l'a remporté. Inefficacité et manque de cohérence en vue.

b. Il faut assumer une responsabilité politique personnelle

La désignation de personnes "apolitiques" pour l'unique raison qu'ils ont une compétence technique constitue dans une certaine mesure une atteinte à la démocratie et peut s'avérer inefficace.

Nous avons besoin d'un gouvernement responsable politiquement collectivement, mais aussi individuellement. C'est le propre de la démocratie. La possibilité de "rien à perdre, tout à gagner" ne doit pas être une option pour les candidat(e)s aux portefeuilles ministériels.

Dans un système démocratique, les ministres sont jaugées par leurs actions et ils sont soumis au grand oral du peuple qui peut faire en sorte qu'ils continuent leurs carrières politiques ou passer le témoin. Il n'est donc pas permis d'avoir des responsables qui n'ont aucun risque politique à assumer.

Outre le respect des principes démocratique, cette exigence est une garantie contre l'inefficacité, puisqu'un ministre issu de partis politiques formant la coalition aura une protection contre un destin de fusible si jamais les choses ne marchent pas.

Corollaire de ce principe est le fait qu'il est désormais inadmissible d'avoir "les seconds couteaux" des partis qui font partie du gouvernement. Nous avons besoin que les vrais détenteurs du pouvoir mouillent la chemise et viennent assumer leurs responsabilités. Ils doivent montrer qu'ils sont capables de gérer la chose publique et non passer leur temps à préparer leurs futures campagnes électorales.

Ainsi nous ne voulons pas de M. Chahed, si son rôle est uniquement de protéger M. Hafedh Caied Essebssi en vue des prochaines échéances électorales.

c. Le politique avant tout

La conséquence immédiate de la responsabilité politique est la "politisation" des compétences du détenteur du portefeuille. Exit le système dans lequel le ministre, chef d'administration qui rédige des projets de lois dans les bureaux feutrés de son ministère et qui a l'assurance de ne rencontrer aucune opposition. Il est obligé de consulter, de débattre et surtout de convaincre.

Le pays est dans une situation difficile. Toutefois, nous n'avons pas besoin de personnes qui vont essayer de "réinventer la roue", mais de responsables capables d'assurer la sécurité et de faire renaitre la confiance. Le temps des réformes viendra, mais pour le moment il faut redémarrer une machine qui coince. Pour cela, nous avons besoin de POLITICIENS qui pourraient faire passer ce message et de baisser les tensions corporatistes et s'assurer du soutien d'une large partie du peuple.

Le pays a besoin d'une maturité politique qui lui fait comprendre la priorité des revendications. Les citoyens doivent prendre conscience que le bien national ne correspond pas forcément, ou en tout cas immédiatement, à la somme des revendications individuelles.

Ainsi, je ne crois pas que la logique de la "Tunisie nouvelle Start-up" où des jeunes loups viendraient ouvrir les portes de la modernité soit la solution miraculeuse. Nous avons plutôt besoin de personnes publiques (qui peuvent s'appuyer en interne sur les compétences qu'ils estiment nécessaires) capables de porter un nouvel pacte national et surtout prêtes d'engager leurs responsabilités personnelles si jamais elles échouent. C'est ce qu'on appelle le boulot d'un politicien.

Donc que Madame ou Monsieur ait fait ses classes dans une telle ou telle école ou il a travaillé dans tel établissement ou une telle institution ne peuvent pas être des critères suffisant pour assumer des responsabilités nationales en l'absence d'un flair, d'un poids et surtout d'une responsabilité politique.

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