Mohamed Fayçal Charfeddine

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Le jour où un(e) Tunisien(ne) sera Nobel

Publication: 26/10/2013 17h03

Il est de coutume qu'au début du mois d'octobre de chaque année, les yeux se tournent vers Stockholm et Oslo où sont annoncés les nouveaux prix Nobel. Ce fameux sésame consacre au Panthéon universel de la science le labeur de personnes qui ont voué leurs vies au savoir et à la paix.

Et, comme chaque année, nous ne sommes pas surpris de constater qu'aucun Tunisien n'a obtenu ce prix et que, fort probablement, ça restera le cas pour les décennies à venir.

La logique du CV

On connait évidemment tous les raisons d'un tel "échec", si on peut l'appeler ainsi. A la rigueur, cette question n'est pas importante. Ce qui est pertinent, c'est de savoir si un jour la nation tunisienne enfantera un prix Nobel de physique ou d'économie.

Cette question prend tout son sens au moment où la "fine fleur" de nos politiciens se met autour de la table pour soi-disant "dialoguer" sur l'avenir de la nation. Ainsi, il serait intéressant de savoir si, à défaut de l'inscrire à l'ordre du jour (d'ailleurs, je ne sais pas si un jour on aura un tel ordre), cette question taraude du moins l'esprit de ces hommes et femmes qui sont supposés dessiner les contours de la Tunisie nouvelle. La Tunisie démocratique et moderne, comme on dit!

Probablement pas et c'est là où le bât blesse.

Depuis que l'échiquier politique tunisien s'est doté de nouvelles pièces, on assiste à un dialogue de sourds entre ceux qui veulent se prémunir d'un Etat islamique et d'autres qui se défendent de vouloir en imposer. Un combat de coqs mené par des poules mouillées qui ont peur de s'assumer et ne font que se rejeter mutuellement la responsabilité de leur médiocrité. Trois ans que nous entendons des promesses et des propositions, mais à aucun moment nous n'avons eu vent d'une vraie ambition hormis celle, personnelle, d'ajouter une ligne à un curriculum vitae lamentablement vide.

Alors, au moment où nous marquons la deuxième année des élections libres et transparentes (je dis marquer, car même les vainqueurs n'ont de cœur à célébrer cette date, ce qui en dit long sur leur auto-évaluation de leur propre bilan), il est utile de sortir de la logique inquisitoire pour essayer de comprendre les raisons de cet échec collectif.

Des héritiers de la révolution sans boussole

Il est évidemment facile de répondre que l'incompétence doublée d'une mentalité d'apparatchiks sont les causes de nos maux. A mon humble sens, ce serait un raccourci aussi impertinent qu'erroné. La politique n'est pas une question de technocratie uniquement et construire un Etat sans la politique est le chemin tout tracé vers la dictature.

Au fond, notre incapacité à décoller et réussir le processus démocratique tient à deux raisons: la révolution et ses héritiers.

Commençons par les "héritiers". Il faut admettre que, bien que faisant de la politique depuis toujours, notre classe politique est plus rompue au militantisme qu'à l'exercice du pouvoir. D'ailleurs, elle ne l'a jamais exercé. Sa droite luttait pour l'instauration d'une Imara (principauté), prélude de la renaissance de la Oumma, et sa gauche se plaisait dans le combat chevaleresque des principes universels, à savoir la démocratie et la liberté d'expression.

Une fois, l'euphorie de janvier 2011 consommée, les premiers essayaient de réaliser ce vieux projet aux contours flous et qui n'a même pas été revisité à la lumière des évolutions qu'a connu la Tunisie depuis qu'ils l'ont quitté le siècle dernier. D'autres ont gardé le même fusil, mais en changeant d'épaule. Contre la tyrannie et la dictature, la lutte pour les mêmes principes continue, ou, soyons justes, plutôt pour leur préservation contre les soi-disant intégrisme et obscurantisme. Cet état de fait explique, entre autre, comment un vieux renard comme Beji Caid Essebssi a pu redonner espoir à de nombreux Tunisiens. Comme même ses adversaires l'ont admis, il maitrise les rouages du pouvoir. Et pour cause: il en avait fait son métier.

Quant à la révolution, c'est peut-être du fait à ce qu'elle nous a pris par surprise ou que nous manquions de discernement (probablement les deux), mais le 14 janvier n'a jamais été "théorisé". Ceci a eu pour conséquence une absence de boussole: Dans quelle direction ce soulèvement populaire est censé nous emmener?

Conceptuellement la comparaison suivante n'a pas lieu d'être. Mais si on se permet de faire un parallèle avec les révolutions française ou bolchévique, pour rester dans la sémantique de l'évènement du jasmin, on notera que ces deux ruptures majeures ont été nourries par un fondement philosophique solide (les lumières et le marxisme), ce qui a permis de déblayer le chemin post-révolutionnaire.

Le Jasmin et son printemps arabe n'ont pas eu ce socle théorique. On parle de شغل، حرية، كرامة وطنية" " (Travail, liberté et dignité nationale), mais sans vraiment essayer de donner du contenu, ce qui, au fond, leur a valu une résonance à vide.

Le prix Nobel en étoile polaire

Cette absence de "la théorie de la révolution" fut la brèche dans laquelle l'islamisme politique s'est engouffré en essayant d'inscrire, même à demi-mot, l'Etat islamique dans le testament des martyrs.

La question aurait pu être résolue et la direction du pays choisie, mais les porteurs de ce projet ont oublié une donnée importante, à savoir qu'il fallait tout d'abord répondre à la question essentielle: "Quel Islam?". Du coup, aussi ridicule que cela puisse paraitre, au lieu du dialogue national, la Tunisie est, au fond, condamné à attendre à ce que les "faucons" et les "colombes" se mettent d'accord, avec la bénédiction de Messieurs Belhaj et Abou Yadh, sur une réponse commune pour qu'elle puisse enfin trouver feu à sa lanterne.

Aujourd'hui, il est absolument urgent que la classe politique prenne conscience que la Tunisie moderne, juste, libre et démocratique ne se construit que si elle arrive à s'extirper du piège du débat sur la laïcité et l'islamité. Ces portes sont ouvertes depuis longtemps et il faut bien s'arrêter un moment de les enfoncer. Pour cela, il nous faut s'accorder tout d'abord sur la direction et sur la méthode.

La méthode est la démocratie, et son corollaire direct, les urnes. Tout autre moyen, et c'est le billet d'entrée de l'oppression, la tyrannie et l'humiliation.

Pour la direction, en tant que citoyen, je pense qu'il n'y a pas mieux que celle du prix Nobel.

Passé le demi-sourire qu'une telle suggestion peut faire naître chez certains, si on réfléchit bien, remporter ce prix n'est nullement une question de fierté ou de compétition, mais un choix d'avenir.
Voir un jour une Tunisienne ou un Tunisien diplômé d'une université tunisienne ayant conduit ses recherche dans un laboratoire tunisien avoir ce prix devra être l'étoile polaire qui nous guidera tous.

C'est la vision que les femmes et hommes politiques doivent porter. Ce sera la preuve que nous avons réussi à faire de notre patrie une terre de savoir où l'être humain est épanoui. C'est dans cet Etat que nos enfants et leurs petits doivent vivre, et c'est l'ambition et le rêve que nous devons porter pour eux.

Autrement, on peut toujours tourner nos yeux vers notre nombril et accepter ce que nous savons d'ores et déjà, à savoir qu'aucun Tunisien ne sera le prochain Nobel.

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