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La crise des valeurs en Tunisie: Le foot comme exemple

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FOOTBALL TUNISIE
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Le rideau vient de tomber et un champion est sacré, mais le spectacle fut insoutenable tant la saison fût cauchemardesque.

Des joueurs condamnés, des arbitres sanctionnés, des dirigeants expulsés, des adversaires agressés. Tel fut le quotidien du foot tunisien durant toute une saison. Ce n'est pas le fond qu'on a touché, mais c'est dans l'abime que désormais nous nous trouvons Ad vitam æternam.

Je plains le sport violé chaque dimanche par les erreurs conscientes, les scènes d'insultes et les actes d'agressions à répétition. Le tout amplifié par des déclarations incendiaires d'irresponsables sur des ondes et des plateaux qu'on veuille bien-pensantes mais qui ne sont, au fond, ni bien ni pensantes.

En Tunisie, l'esprit sportif est devenu un démon. Il se nourrit par les triches et les coups bas, les dés pipés.

La débâcle de la saison écoulée qui n'est qu'un continuum de ses précédentes versions où tout fut présent sauf le sport, n'était pas le fait de dirigeants incompétents ou d'intrus au système, encore moins d'un concours de circonstances malheureux.

Ce que nous avons vécu sur la pelouse n'est, en fait, que le reflet de notre société qui en perte de valeurs et de principes.

On peut dire que ce n'est que du foot, juste un spectacle raté, et qu'au fond ce n'est guère important.

Justement, il ne s'agit pas que de sport ou d'un divertissement inutile. Le problème est plus profond. Ce n'est pas d'une crise du ballon rond dont il s'agit, mais presque de l'écroulement de notre système de valeurs auquel nous sommes en train d'assister.

Nous avons perdu notre foot et certains sont prêts à vendre leur âme au diable pour un bout d'acier, un simple trophée.

Alors qui est le responsable?

Nous sommes tous coupables. Tous sans exception. Politiques, dirigeants, joueurs et public.

Les actes de certains et le silence de tous sont les éléments d'un réquisitoire sans appel sur la défaillance morale collective d'une société qui a de plus en plus mal à trouver ses repères dans un contexte économique, social et politique morose.

Peu importe qui remporte un titre. Nous sommes tous perdants.

Notre système de valeurs s'écroule. On le constate tous les jours au quotidien dans la rue, sur les routes, à l'école, sur les réseaux sociaux, à la télé. Partout, on assiste à une descente aux enfers d'une société de plus en plus déboussolée, perdue, tourmentée.

Nous ne sommes plus dans le "vivre", mais dans la "survie".

Exit le "vivre ensemble", bienvenu au "Hunger games" grandeur nature. La jungle comme source unique de loi.

Nous n'arrivons pas à trouver le refuge. L'esprit n'est pas clair tant la pression est énorme et chacun y va de son étoile polaire.

Certains préfèrent le triomphe du pragmatisme en prenant le machiavélisme comme repère, d'autres contemplent la lumière des cieux au risque de tomber dans l'obscurantisme.c

Pourtant la solution est simple. Elle est au fond de nous. Elle est humaniste.

On le sait, sauf qu'au lieu de la vivre au quotidien, on ne fait que s'émouvoir devant elles (les valeurs) quand on essaye de nous vendre un abonnement téléphonique ou des spaghettis avec des réclames toujours sur le thème de la bonté des traditions, de la famille et du retour aux sources.

Justement, nous avons mis nos valeurs dans un musée au fond de notre subconscient. Ca nous touche de les regarder se jouer à la télévision tel un film de science-fiction. Facile à voir, mais impossible à reproduire.

Nous sommes conscients que nos valeurs se perdent, et certains n'ont aucun scrupule à revendiquer cela. Ils revendiquent la corruption, le passe-droit, la malhonnête, la méchanceté. En somme l'immoralité.

Les racines du mal sont profondes. Elles remontent loin. Il serait intéressant que nos sociologues regardent de plus près cette société qui le temps d'une génération n'a pas fait que se mouvoir, elle a carrément muté.

Peut-être, on me trouvera excessif, mais je crains que nous vivions au quotidien la saison sportive qui vient de s'écouler et que l'avenir ne soit qu'un éternel remake.

Nous avons perdu notre foot et d'ailleurs nos échecs à répétition dans les compétitions internationales en sont la preuve formelle. Point de base, point d'édifice.

Nous ne pouvons hisser notre foot sans nous hisser nous-même. C'est d'une évidence élémentaire, mais le faire est une autre paire de manche.

Sommes-nous prêt à changer notre quotidien? À respecter les autres et à nous respecter nous-mêmes? Sommes-nous décidés à faire la queue, à respecter les priorités, à faire notre travail consciencieusement?

Serions-nous à l'écoute de l'autre? A répondre à l'argument par l'argument et non pas par la force du poing et de la calomnie? Serions-nous capable de nous hisser et d'élever ceux qui nous entourent? Serions-nous capables d'admettre nos erreurs et accepter le fait que nous sommes les responsables de nos échecs?

Peut-être, mais surtout, le voulions-nous? Hélas, je ne pense que le doute subsiste quant à la réponse.

Aujourd'hui, nous n'avons pas besoin d'états généraux du sport, mais nous devons, plutôt proclamer un Etat d'urgence moral, dans lequel nous retrouvons nos valeurs universelles, nous le devons pour nous-mêmes et surtout pour nos enfants.

Etant très jeune, on nous apprenait déjà qu'Ahmed Chawki disait:

انماالأمم الاخلاق ما بقيت
إن هم ذهبت أخلاقهم ذهبوا

Je ne sais pas si on continue à apprendre cela aux jeunes d'aujourd'hui (je suis dubitatif), mais le deuil de nos valeurs sonnera le glas de notre société. Point de salut.

Le drame de cette saison nous met tous, devant une responsabilité historique. Il ne s'agit pas de sauver notre sport, mais de nous sauver nous-même.

Pour terminer par là où j'ai commencé, il parait qu'on cherchera à pousser le sordide à son paroxysme en réfléchissant à l'annulation de la décente des équipes à la deuxième ligue car soi-disant les supporters risquent de mettre la région à feu et le sang. On bidouille, on accommode et on triche et tout le monde est beau et tout le monde est content. Sourire aux lèvres.

Sourire d'imbéciles heureux sûrement.

P.S: Il y a trois ans, j'avais écrit sur ces mêmes colonnes un article "Rendez-nous notre sport, rendez-nous notre sourire". Trois ans après je constate que le public est certes revenu, mais le sport est toujours absent.

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