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Dix ans après la libéralisation des ondes au Maroc, à quand une politique audiovisuelle?

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LA RADIO
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AUDIOVISUEL - Une Journée doit être organisée, ce mardi 17 mai, par l'Association des radios et télévisions indépendantes (ARTI), pour célébrer les dix ans de libéralisation des ondes au Maroc. La date est symbolique! Le 17 mai 2006, les 11 premiers heureux adjudicataires de licences audiovisuelles privées ont paraphé, à Rabat, leurs cahiers des charges. J'ai assisté à cette cérémonie organisée par la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA). Je m'en souviens comme si c'était hier! Il y avait beaucoup d'émotion, d'enthousiasme, de volontarisme et de fierté.

Je me souviens de ce discours plein d'énergie et d'espoir de l'ancien président de la HACA Ahmed Ghazali: "Nous vivons un moment historique dans l'histoire des médias marocains et de leur mode de gouvernance. La libéralisation du secteur audiovisuel n'est pas comparable à une simple équation mathématique (...). La HACA n'est pas le seul organisme concerné par la libéralisation de l'audiovisuel. L'avenir du secteur est une responsabilité partagée entre plusieurs acteurs à commencer par les instances suprêmes de la nation et les pouvoirs publics auxquels revient le rôle de la mise en place du cadre juridique organisant le secteur et la détermination de la politique audiovisuelle du pays".

Dix ans après ce moment historique du 17 mai, où en est-on? D'abord une cartographie du paysage audiovisuel national. Le Maroc compte 10 chaînes de télévision (9 publiques et 1 privée), 15 radios publiques et 15 stations privées. Les Marocains ont accès à au moins 2.000 chaînes et radios internationales. En dix ans, la présence d'une seule chaîne de télévision privée, Medi1 TV, fait toujours grincer les dents. En février 2009, la HACA avait justifié la non attribution de licences d'exploitation de nouvelles chaînes privées par le risque important de déséquilibre pour le secteur que peut engendrer l'entrée en lice de nouveaux opérateurs télé.

Sale temps pour le pôle audiovisuel public

Qu'en est-il de l'audience, critère quantitatif pour apprécier la performance des opérateurs audiovisuels? Commençons par la télévision. Les Marocains passent en moyenne 3h20, chaque jour, devant leur télé. En 2015, 2M a été la première chaîne marocaine regardée avec une part d'audience (PDA) de près de 30%, selon le bilan de Médiamétrie. Les chaînes de la SNRT ont à peine une PDA de 15% (près de 10% pour Al Oula). Autrement dit, plus de la moitié des Marocains regardent les chaînes internationales (48% pendant la journée et 55% pendant la soirée).

Concernant le paysage radiophonique, 15 millions de Marocains (âgés de 11 ans et plus) écoutent au moins une fois par jour la radio. Ce chiffre n'a pas bougé depuis des années. La durée d'écoute quotidienne s'élève à 2h50 minutes. La part d'audience des stations privées dépasse de loin celle des radios publiques. L'écoute de radios marocaines via Internet est une tendance lourde à suivre de près: hausse de près 70% à fin 2015, selon le baromètre réalisé par l'institut Ipsos.

Peut-on dire qu'à la lecture de ces indicateurs-clés que notre paysage audiovisuel est en bonne santé? Certainement pas. Les chiffres d'audience montrent à quel point le pôle audiovisuel public est en situation critique. La création de plusieurs chaînes publiques thématiques n'a finalement servi à rien! En témoignent leurs scores d'audience qui confirment que ces télés n'ont pas trouvé leurs publics. A se demander si elle assurent leur mission de service public.

L'unique chaîne télé privée marocaine a toujours beaucoup de mal à s'en sortir (Medi1 TV revendique 8% de part d'audience). Les choix des patrons des différentes chaînes télé n'ont pas été concluants pour inverser la tendance et booster l'audience. Quant au paysage radiophonique privé, les performances de certains opérateurs cachent une triste réalité économique. Seules quelques stations arrivent à tirer leur épingle du jeu. Les PME sur lesquelles ont capitalisé les promoteurs des radios privées n'investissent pas ce média dans le cadre de leur communication. L'étroitesse du marché publicitaire fait que certaines radios bradent leur antenne.

Comment en est-on arrivés là?

La raison est simple: le Maroc n'a pas de politique audiovisuelle. Pour s'en rendre compte, il y a lieu d'écouter une vieille routière du secteur à savoir Samira Sitaïl, DGA de 2M (1). Lors de sa dernière sortie publique, la directrice d'information a affirmé encore une fois que "2M n'est pas financée par l'Etat". Mieux encore, "la chaîne est combattue par le gouvernement et vit dans une situation d'affrontement avec certains acteurs politiques". Et d'ajouter: "Nous attendons, depuis 3 ans et demi, la signature d'un contrat programme avec l'Etat".

Comment dans ces conditions, la première chaîne regardée par les Marocains peut s'améliorer et aller de l'avant? Si l'Etat avait une stratégie audiovisuelle, Samira Sitaïl, en femme d'influence aguerrie, n'allait pas mettre en avant un tel constat. Un constat qui renseigne sur la régression que connaît le secteur audiovisuel en matière de gouvernance. Dans son intervention, la directrice de l'information de 2M a même évoqué un transfert de compétences de la HACA au ministère de la Communication. C'est dire que la situation est grave!

Il faut bien avouer que, ces dernières années, le régulateur des ondes s'est montré de plus en plus mou. Preuve en est, cette loi que vient d'adopter le gouvernement concernant la restructuration de la HACA. Un texte qui est passé comme une lettre à la poste. Aucune disposition majeure! Le fait de donner le droit aux citoyens de saisir directement la HACA, présentée comme une sacrée avancée, n'est en fait qu'un retour à la normalité. Et pourtant le contexte est favorable pour que les Sages de la HACA fassent "pression" pour que l'Exécutif travaille sur une refonte de la loi sur l'audiovisuel (77.03) en prenant en compte les nouvelles réalités de consommation audiovisuelle et le retour d'expérience d'une dizaine d'années de libéralisation.

Il est urgent de lancer une nouvelle génération de réformes placée sous le signe de la convergence de l'audiovisuel et du numérique. Les enjeux sont de taille pour le Maroc. Et comme l'a si bien dit Ahmed Ghazali, lors de l'attribution des premières licences, l'avenir de l'audiovisuel est une question qui interpelle l'ensemble des acteurs politiques. HACA, opérateurs et société civile sont les premiers qui doivent se mobiliser pour les convaincre à passer à l'action.

(1) Samira Sitaïl, DGA de 2M, a été l'invitée de l'école HEM Casablanca, le 11 mai, pour animer une conférence sur le thème "Télévision, entre information et manipulation".

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