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Société d'architecture, une nouvelle opportunité pour le métier d'architecte au Maroc

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ARCHITECTURE - La loi 106-14 modifiant et complétant la loi 016/89 relative à l'exercice du métier d'architecte vient enfin d'être promulguée (Cf. bulletin officiel n° 14 37 du 16 mai 2016). Après un travail de longue haleine du Conseil national de l'ordre des architectes mobilisé continuellement autour de la question, depuis le début de son mandat en 2012, et un soutien quasi permanent du ministère de l'Urbanisme et de l'aménagement du territoire, les architectes qui le souhaitent peuvent enfin, passer du mode d'exercice libéral de leur profession au mode d'exercice sociétaire, sous forme de société anonyme (SA) ou de société à responsabilité limitée (SARL).

Cette nouvelle loi, qui vient de mettre fin aux limites du cadre réglementaire de la loi 016/89 qui autorisait la création d'une Société en nom collectif (SNC) d'architectes, mais seulement en mode libéral, vient aussi de mettre fin aux freins qui hypothéquaient la modernisation de la profession et son rayonnement à l'international, en permettant ainsi aux architectes d'être plus compétitifs et de créer de grandes structures ou cabinets d'architecture d'envergure, capables de faire face à la mondialisation des compétences et à la concurrence internationale.

Les avantages pour les architectes de souscrire à cette nouvelle forme d'exercice de leur profession, en mode sociétaire, soit en SARL ou SA, sont en effet, multiples, mais à condition:

• Que l'exercice du métier d'architecte soit le seul but de la société
• Que la totalité du capital soit détenue par les seuls architectes inscrits au tableau de l'Ordre national des architectes
• Que l'adhésion d'un nouvel associé reçoive l'aval des autres membres associés.
• Que la société ne détienne pas des participations financières dans des établissements du type bancaire, commercial ou industriel.

De l'avis de la majorité des architectes, ces nouvelles dispositions de la loi offrent, certainement, une nouvelle opportunité pour la profession d'architecte au Maroc, quoique les mesures transitoires de passer d'un mode d'exercice à un autre puissent paraître, pour certains, assez difficiles.

Ainsi, avec la promulgation de cette nouvelle loi, les architectes sont appelés à s'allier et faire preuve d'imagination pour des regroupements forts et performants afin de créer de plus grandes agences ou de plus grandes sociétés d'architecture pour faire face à la concurrence internationale de plus en plus impitoyable.

L'Europe voisine et lointaine nous offre, cependant, un paysage professionnel totalement différent du nôtre. Et, pour ne parler que de la France, à de nombreuses reprises, les études de l'observatoire de la profession d'architecte publiées dans les cahiers de la profession témoignent d'une corrélation entre la solidité économique de l'entreprise et le mode d'exercice de la profession. Les associés de sociétés d'architecture seraient moins impactés par la crise que leurs confrères libéraux.

Ainsi, au nombre de 16% en 2000, les architectes associés sont passés à 35% des inscrits au 31 décembre 2011, ce qui montre que la tendance ira, désormais, vers plus de groupements et de création de sociétés d'architecture, en prenant pour modèle l'expérience anglo-saxonne d'agence pluridisciplinaire, plus souple et performante, fonctionnant selon le principe de l'entreprise (Cf., Rapport guide des sociétés d'architecture, CNOA, Paris, 2012, p10).

Mais à part quelques noms de "stararchitectes" comme Jean Nouvel, Renzo Piano, Christian de Portzamparc ou Dominique Perrault, on constate ainsi, en France, que pendant la dernière décennie, les nouvelles agences émergentes sont le fruit de regroupements ou d'associations.

Ces regroupements, à la manière de leur homologues britanniques ou américains, donnent de la force au groupe créé, permettent des économies d'échelles et un poids important face aux maîtres d'ouvrages ou à l'entreprise qui joue de la fragilité dans laquelle se trouve la majorité des agences à ce jour - notamment la baisse de la commande accompagnée de la baisse des honoraires depuis une dizaine d'années.

Par ailleurs, il est communément admis que pour se regrouper, il faut accepter de partager le pouvoir et il faut pour cela que les patrons d'agence n'hésitent plus à associer leurs salariés les plus méritants, leur donner la possibilité d'être aussi décisionnaires dans ces nouvelles structures, sinon deux phénomènes se produiront et se produisent déjà: d'une part, la fuite de leurs meilleurs architectes vers la concurrence (dans d'autres agences ou en créateurs de sociétés) et d'autre part, la fermeture programmée de ces agences de "grands noms" à la mort de leur créateur. Ces deux phénomènes entraînent la multiplication des agences et la perte de savoir-faire.

Pour ne citer qu'un exemple, Skidmore, Orwings and Merrill (SOM) existe depuis 1936 et continue d'exister même après la disparition des trois fondateurs. Que reste-t-il des agences de Jean-François Zevaco et d'Azagoury ou encore de Mies Van der Rohe, Le Corbusier ou Louis Kahn? Des archives, des fondations de protection des archives et des bâtiments. Combien de belles agences marocaines, hollandaises, allemandes où françaises des années 70 n'ont pas survécu et donc combien d'écoles des pensées sont-elles mortes? L'architecture, c'est l'art de construire, certes, mais aussi de transmettre. La petite agence unipersonnelle n'est plus en vogue, et pourtant elle continue de résister, persiste à exister par conviction ou volonté artisanale.

Aussi, croyons-nous que malgré quelques résistances par ci, par là, la profession d'architecte ne peut plus ignorer pour longtemps les nouveaux enjeux liés à la mondialisation et de la libre concurrence. Pour relever ces défis, il faut impérativement se regrouper et s'armer. Avec un chiffre d'affaires misérable sur le compte courant de l'agence, un vieil équipement informatique avec des logiciels limités et obsolètes, un carnet d'adresses limité et un local mal éclairé, pensez-vous qu'on est plus complétif qu'une agence structurée? La réponse est NON. Une agence plus structurée, assise sur des fondations et une trésorerie solide aura, en revanche, plus de capacités de résister et défendre ses intérêts face à des clients qui demanderont une faisabilité gratuite ou payée une misère, ce que l'agence de deux ou trois personnes ne peut plus se permettre. Un regroupement d'agences en société, c'est avoir le temps de se recentrer sur le projet et c'est aussi dégager du temps pour l'expérimentation, l'innovation, la recherche et la réflexion, ce qui fait cruellement défaut dans l'architecture marocaine de nos jours.

En résumé, sans trop s'étaler sur ces questions, on reste persuadé que ces formes sociales d'exercice de la profession constituent un moyen efficace pour l'architecte d'assurer son indépendance financière, de protéger son patrimoine, d'optimiser ses ressources avec une fiscalité avantageuse, de développer et de pérenniser sa structure. Cependant, il faut bien encore se rendre à l'évidence que les architectes ne sont pas que des constructeurs: leur formation, leur savoir-faire, leur compréhension de nombreux enjeux de la société permettent d'accéder à de nombreux postes hors acte de bâtir (maîtrise d'ouvrage, programmation, études, conseils, entreprises...).

Ces architectes doivent être considérés avec respect, comme de vrais architectes, des agents dormants de la qualité architecturale au service de l'architecture. Le mépris de certains confrères pour ceux qui ne construisent pas doit cesser. Il n'y a pas de sous-architecte. La diversification des métiers de l'architecture n'est ni une chance ni une malchance, c'est un fait dont tous les architectes devraient être conscients et devraient se servir.

Les nouveaux lauréats des écoles d'architecture, pourvu qu'ils soient bien formés, ne doivent pas ignorer cela, ni avoir peur de l'avenir. Il faudra, dans les années à venir, que leur formation puisse anticiper sur ces modes d'exercice de la profession en développant de nouvelles formes pédagogiques, de nouvelles formes de travail plus adaptées et ce, aussi bien dans les ateliers d'architecture que dans les cours théoriques. Le temps n'est donc plus aux avatars des formes anciennes de transmission mal maîtrisées quoique devenues caduques et à la formation centrée exclusivement sur la maîtrise d'œuvre.

Tous ces éléments nous indiquent, bel et bien, que pour pouvoir adapter la formation des architectes aux mutations socioprofessionnelles contemporaines, il faut impérativement que l'on ait des idées claires à la fois sur l'architecture et sur la pédagogie. Or ces deux domaines traversent, aujourd'hui, une zone de turbulences, tant au niveau des contenus qu'au niveau des compétences requises chez les architectes et les formateurs marocains. La question fondamentale touche évidemment à la pratique professionnelle. De quel professionnel aura-t-on besoin dans les décennies à venir? Quel genre de compétences sont-ils amenés à promouvoir dans notre société? Quelle évolution peut-on attendre des formes de travail et des relations partenariales et sociétaires dans ce secteur?

Ces questions alimentent un débat quasi permanent au sein de la profession qui revendique, depuis bien des années, une réforme de fond des études d'architecture. L'objet de ces réformes touche précisément au statut de la formation professionnelle face à la mondialisation des compétences, qui joue d'une mobilité accrue des personnes et d'une mutation sensible des besoins; mondialisation qui altère également la définition même de la discipline architecturale, laquelle peine à reconnaître ses limites et à contenir son objet. Le sujet est vaste et l'enjeu est de taille, ce qui demande un débat national serein sur la question.

Et pour conclure, sur notre sujet, au-delà de ces entremêlements entre formation et pratique professionnelle, nous restons convaincus qu'avec l'émergence de ces nouveaux modes d'exercice de la profession, sous forme de société, les nouvelles formes de travail des architectes se focaliseront, désormais, principalement sur la coopération, le travail en réseaux, en rhizome, en corps. Aussi, contrairement à ce que certains pensent, les sociétés d'architecture autorisées par les dispositions de la loi 106-14 offrent pour la profession d'architecte au Maroc, non seulement de nouvelles opportunités, mais aussi un moyen efficace pour redéfinir, nous-mêmes, nos repères et nos modes d'exercices face aux mutations rapides que connaît notre pays.

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