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60e anniversaire de son assassinat: Mohamed Larbi Ben M'hidi, le passé et l'avenir d'une nation

Publication: Mis à jour:
BEN MHIDI
- via Getty Images
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Le soixantième anniversaire de l'assassinat de Ben M'hidi se passera comme les autres commémorations importantes, dans le morne rituel des gestes obligés et des contraintes protocolaires.

Ce fut le cas des grands millésimes du cinquantenaire de l'indépendance et du soixantième anniversaire du 1er novembre. Mais pour Mohamed Larbi Ben M'hidi, les dirigeants de l'Etat en quête d'un récit historique qui les valorisent et renvoie les grands acteurs historiques au deuxième plan ne sont pas les seuls en cause.

Dans le hit-parade des livres, récits, études, anecdotes Mohamed Larbi Ben M'hidi occupe une bien modeste place. Mais la sélection des héros est en soi significative.

Il faut aller chercher dans nos têtes, pour comprendre pourquoi les aventures et mésaventures des chefs militaires, les grandes et petites trahisons, les luttes intestines et conflits dits fratricides prennent le pas sur l'effort de compréhension de leurs causes. Sur ce qui explique comment et pourquoi une société tribale qui n'a opposé que des résistances régionales à la conquête coloniale a pu générer une élite politique puis politico-militaire qui l'a aidée à opposer enfin une lutte nationale unifiée.

Notre horizon tribal, notre patrimoine culturel ancestral, notre vécu social, nous prédisposait bien sûr à comprendre l'histoire comme un geste, une histoire des héros ou de groupes coalisés. A préférer l'histoire de l'organisation FLN/ALN et pas l'histoire qui a fabriqué cette organisation.

Ce patrimoine par sa pesanteur ramènera toujours l'intérêt du public à une compétition de la geste des tribus et des régions et à la fabrication des mythes gratifiants. Il faut cependant souligner l'exploitation de cette carence culturelle pour mobiliser le récit historique dans des enjeux actuels et pour des agendas à peine cachés et pas du tout le souci de la vérité.

Mohamed Larbi Ben M'hidi est significatif de l'histoire qui a fabriqué l'appareil

Parler de lui, c'est faire nécessairement le chemin inverse et fastidieux, de retrouver les chemins qui nous ont menés de la tribu et de la région à la Nation.

Et cela est bien plus complexe, bien plus difficile que d'écrire le récit nécessaire mais parfaitement insuffisant de la vie des chefs militaires et/ou politiques, des trahisons, des alliances et contre alliances.

Cette autre conception de l'histoire devient la quête des transformations sociales et la quête des hommes, des groupes, des organisations qui ont su les refléter dans leurs mots, dans leurs actions ou mieux dans des organisations sociales, culturelles, syndicales politiques qu'ils auront créées.

Ben M'hidi est le reflet le plus achevé, le plus complet de ces transformations qui ont créé les appareils et les organisations qui fascinent beaucoup d'historiens qui dans leur écriture font le chemin inverse de la construction d'une conscience nationale vers sa déconstruction en concurrences régionalistes.

Ben M'hidi est le contre modèle absolu de cette conception de l'histoire de héros et d'événements auto-enfantés.

Né en 1923 à Aïn M'lila, d'abord élève d'une école coranique, il fera sa scolarité à Batna près de son oncle. Il rejoindra Biskra où il intégrera les scouts première école de la nouvelle conscience nationale. En 1943, il adhère au PPA et commence à faire le travail de masse dans lequel il excelle par ses qualités personnelles. Il préparera et prendra la tête des manifestations du 8 mai 1945 ce qui lui vaudra une arrestation. Il sera intégré à l'Organisation Spéciale, tout en gardant une vie politique publique. Il sera un attaquant de l'équipe de football de l'US Biskra. Il participera à l'action théâtrale en tant qu'acteur.

Bref, Larbi ben M'hidi est le contraire de l'activiste, c'est le constructeur patient de la conscience et l'organisation. Totalement voué à la clandestinité de ses actes, il sera aussi un homme public. Il se consacre à une seule tâche, celle de la politique. Lecteur de Lénine et de Mao il est un révolutionnaire professionnel, un ouvrier de la transformation sociale.
Destinée qui le mènera alors à la clandestinité totale puis à vivre et à assumer des tâches sur l'ensemble du territoire national.

Membre des vingt-deux et membre des six, il sera le chef de la zone V avant de revenir à Alger dans laquelle il dirigera la plus longue confrontation entre les groupes armés urbains de l'ALN et la plus grande concentration des forces d'élites françaises, 30.000 parachutistes entre Boudouaou et Zéralda, auxquels il faut rajouter les forces de polices et les effectifs ordinaires de l'armée française.

Son poids et sa caution seront un atout décisif pour la réunion du Congrès de la Soummam qu'il présidera. Il sera l'organisateur de la grève des six jours qui devait en principe peser sur les travaux de l'Assemblée Générale de l'ONU.
Le 23 février 1957, il sera arrêté par hasard dans une de ses caches..

Dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, il sera assassiné par Aussaresses, exécutant d'un ordre secret provenant du plus haut de la hiérarchie politique et militaire française.

Existe-il encore au niveau de l'Etat mais aussi au niveau de la société une envie de faire le travail d'ascèse intellectuelle qui renoue notre présent aux racines, aux efforts, aux sacrifices qui ont tissé notre si fragile conscience nationale, notre si fragile acquisition du concept de peuple unifié, notre si fragile sentiment que nous avons un destin nécessairement unique ? Le ratage de cette commémoration d'un homme si emblématique nous semble indiquer que non.

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