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Vers une nouvelle lecture des enjeux de la Transition tunisienne

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FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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La transition "démocratique" en Tunisie est un phénomène d'une grande richesse sociohistorique pour étudier le fait politique dans la région du "printemps arabe" et cela à double titre: non seulement parce qu'elle a permis de définir les règles d'un nouveau contrat social tunisien, illustré par la Constitution du 27 janvier 2014, mais également parce qu'elle est brandie jusqu'à nos jours comme une "opération modèle", un héritage républicain incontournable et précieux ou comme un "mythe" dans l'imaginaire collectif arabe.

La présente réflexion s'attache à étudier les deux composantes majeures qui définissent à notre sens la Transition dans la Tunisie postrévolutionnaire. D'une part, la dynamique institutionnelle et politique: partant d'un rapport de forces entre l' "RCDisme" et ses opposants, elle accouche d'une solution de troisième voie offrant une porte de sortie démocratique à la Tunisie. D'autre part, la dimension représentative sécrétée sur la scène publique, à travers les discours tenus par les élites sur l'événement, qui place ce dernier, volontairement ou inconsciemment, en correspondance avec un passé récent, pétri de traumatismes ou de fausses certitudes.

La portée de l'épisode fait qu'il serait réducteur de ne lire en lui qu'un astucieux processus d'ingénierie politique mené dans un contexte historique délicat. Il relève également d'une dimension mémorielle, abordée ici sous l'angle des usages du passé car, à bien des égards, la Transition constitue une tentative de réponse aux époques troublées qui l'ont précédée: la première République et le totalitarisme du parti unique.

Dans une première acception, nous envisageons la Transition comme un processus de nature politique qui occupe un intervalle séparant deux formes différenciées et reconnues de régimes politiques, en l'occurrence la dictature de "l'Ancien Régime" et la démocratie. En jouant le rôle de passerelle, la Transition présente nécessairement un caractère hybride car elle emprunte des éléments à chacun des deux états entre lesquels elle se situe.

Le philosophe Alain Ménil note à ce propos: "Quand on croirait trouver enfin du démocratique dans le processus de transition, il faudrait précisément s'attendre à voir surgir son envers, l'archaïque qui lui préexistait, l'ancien qui ne s'était toujours pas résigné à abandonne le terrain".

De ce point de vue, le recours à l'expression courante de "transition démocratique", dont nous ne faisons cependant pas l'économie, n'est guère adapté si l'on entend par là que le phénomène serait d'essence démocratique. On le constatera souvent, les moyens employés pour faire advenir la démocratie ne sont pas forcément couplés à une pratique de même nature.

Par ailleurs, si la démocratie apparaît comme l'horizon institutionnel et moral à conquérir, l'analyse du processus doit se garder de toute tentation téléologique, d'autant que la sortie démocratique n'est pas l'issue exclusive d'une transition. Celle-ci gagne à être étudiée comme un moment d'indétermination et de recherche d'une nouvelle identité républicaine. Elle se profile telle une entreprise mouvante, oscillant entre deux formes politiques distinctes, dans un contexte où les protagonistes éprouvent des stratégies variées et où les règles de fonctionnement sont à définir et à expérimenter.

Cette perspective n'empêche pas d'inscrire la Transition tunisienne dans une temporalité propre dont il s'agit d'esquisser les contours. Le parti pris chronologique adopté vise à saisir l'évolution heurtée conduisant du moment révolutionnaire à la démocratie en identifiant les acteurs décisifs de ce changement (élites politico-intellectuelles, partis politiques, associations de la société civile...). À cet égard, il nous est apparu que le phénomène s'avère pour ainsi dire incompréhensible si l'on n'y joint pas l'étude préalable des transformations économiques, sociales et politiques qui le précèdent. Non pas que le régime antérieur ait souhaité l'avènement de la démocratie, bien au contraire, mais l'Ancien Régime, préoccupé dès le début des années 2000 par le vieillissement de son chef et la banqueroute de sa politique économique, se voit acculé à engager un changement profond dont il ne maîtrisera pas la portée, et qui conduira à sa disparition.

La constitution d'une nouvelle société, née du développement du mouvement révolutionnaire, les mutations culturelles, la perte de légitimité, l'affirmation du patriotisme face à la dictature, représentent autant de facteurs, parmi d'autres, qu'il convient d'examiner pour comprendre la Transition. Qu'on le veuille ou non, cette dernière s'est amorcée depuis les institutions de la première république qu'elle a progressivement démantelées. Il importe donc de les connaître, au risque de s'aventurer en amont jusqu'à la crise constitutionnelle suite à la vacance du pouvoir le 14 janvier 2011, car elles fixent le cadre général, à partir duquel l'opération transitionnelle sera menée.

En outre, des alternatives à la dictature s'élaborent dès l'origine, et en dépit de leur piètre fortune durant plus de vingt ans, elles influenceront le moment venu, avec plus ou moins de poids, le passage à la démocratie. Enfin, il nous apparaît nécessaire de rendre compte, surtout depuis le début de 2011, des luttes d'influence auxquelles se livrent les diverses "familles" de la classe politique en place dans leur marche vers l'après Ben Ali.

Sous-tendues par des projets d'aggiornamento du régime variant du plus rétrograde au plus prudemment réformiste, ces querelles intestines, et le jeu de leur interaction, conditionnent fortement le processus.

Ainsi pour bien comprendre le phénomène transitionnel on doit changer de méthodologie pour inscrire ce processus au centre d'une problématique conjuguant trois niveaux d'analyse et donc trois dynamiques en interaction: celle des acteurs, celle des institutions et celle des discours.

En partant du mouvement révolutionnaire en tant qu'arrière-plan du phénomène considéré, il s'agit d'observer l'évolution du jeu politique, au sens large, et de sa transcription mémorielle à travers le prisme des responsables de premier plan, de leurs propos publics et du cadre législatif en vigueur. Cette approche doit permettre de relire la Transition sans se prendre dans les filets de son mythe, qui fait notamment de la réconciliation des Tunisiens la clef de voûte de l'opération.

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