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Peut-on encore parler d'un modèle tunisien?

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TUNISIA STREET BARDO
Mohamed Krit / Barcroft Media via Getty Images
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Les rapports entre la société civile et le pouvoir politique est aujourd'hui, plus que jamais, mis au premier rang des préoccupations de la conscience citoyenne. Pourtant, à en croire les discours partisans, nous vivons dans une démocratie! Comment se fait-il donc que nous assistions à une contestation permanente du pouvoir politique? Et comment explique-t-on la méfiance grandissante des Tunisiens envers la politique?

En effet, le désintéressement des Tunisiens pour la politique est aujourd'hui récurrent dans la plus part des études sociologiques. Cette situation s'explique en partie par la multiplication des lois non suivies d'application, par les conflits non-constructifs qui dominent les rapports entre les divers groupes d'influence et d'intérêt et par les hésitations sur l'application du principe de l'équilibre des pouvoirs. C'est à cause de tout cela que la plupart des Tunisiens sont confrontés à un monumental sentiment d'impuissance et de frustration face à une réalité politique stérile et infertile. Que peuvent-ils faire et espérer face à une scène politique incapable d'apporter autre chose que des promesses et des réponses politiciennes sans intérêt? Le vide politicien est absolu et le déficit politique est total après deux ans des élections de 2014. Si la démocratie tunisienne actuelle ne répond plus aux exigences des citoyens qui veulent de la transparence, de la gouvernance et du développement, peut-on encore parler de démocratie?

Des quantités de citoyens se battent tous les jours pour essayer de changer les choses et vivre un peu mieux, mais partout ils se heurtent à des pouvoirs en place, de toutes natures, qui s'accrochent à leurs privilèges et ruinent leurs espoirs ou leurs vies. Face au chaos économique et éthique engendré par la particratie, les citoyens sont désarmés, troupeau de moutons menés à l'abattoir par des fous furieux. À quoi donc rime une démocratie qui perpétue au pouvoir une oligarchie d'arrivistes? Comment remettre en question une démocratie factice qui trahit les citoyens et profite à l'oligarchie régnante? Comment faire pour que le citoyen se libère du carcan politicien institutionnel, ne subisse plus passivement et prenne enfin l'initiative politique?

Il est tout à fait évident qu'aujourd'hui on se trouve devant une considérable crise de confiance dans les institutions politiques de la deuxième République. Il semble que l'une des causes principales de la crise actuelle peut se trouver dans les processus de réduction du taux de démocraticité. Ces processus de re-élitisation et de re-hiérarchisation se sont développés ces dernières années soit du point de vue formel, soit de point de vue de la démocraticité substantielle. Pour ce qui concerne l'aspect formel, il y eu, une progressive et constante réduction de ce qu'on peut appeler le taux de représentativité citoyenne. La dénonciation de l'ingouvernabilité et du manque de décision démocratique a produit une série de transformations qui ont mené, et qui mènent toujours, à la restriction du rôle des citoyens. Ces transformations rapides mènent aussi à la réduction de la possibilité de contrôle des citoyens sur le choix des parlementaires et à la séparation de plus en plus marquée entre les représentants et les représentés. Il est intéressant d'observer, d'ailleurs, que ces transformations des formes de la représentativité ont été présentées comme des moyens pour donner plus d'influence aux citoyens, mais ils ont produit exactement l'effet contraire. C'est pourquoi il est temps de dire aux politiciens, aux chefs des partis et aux parlementaires que la citoyenneté n'est pas un état statique, c'est une dynamique sociale. La citoyenneté n'est jamais un acquis définitif. À l'image de la liberté, c'est une conquête permanente.

Les outils de cette conquête permanente sont l'engagement social, c'est-à-dire la lucidité, la critique et l'engagement. Les citoyens se sont déchargés de leur citoyenneté sur les élus, comme on se décharge d'un sac trop lourd à porter. La conséquence d'une telle attitude c'est la confiscation de la citoyenneté par un corps de "semi-professionnels" et de "professionnels" qui vivent en parasite sur le corps social et qui n'ont pour seul objectif que de perpétuer un état de fait et de droit dont ils profitent. Le temps citoyen est un temps continu. La citoyenneté n'est pas une attitude réductible à des moments particuliers de la vie sociale, au moment des élections. La citoyenneté est un mode de vie sociale fondé sur la conscience toujours en éveil. Vivre sa citoyenneté, c'est se penser comme un acteur social, pas comme sujet, de celle ou celui que l'on a élu. L'institutionnalisation de la jeune démocratie tunisienne a cassé ce temps citoyen, l'a séquencé, l'a tronçonné, l'a vidé de sa substance, et finalement, l'a réduit à quelques instants décrétés fondamentaux: le moment du scrutin.

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