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Où irons-nous? Propositions pour une refondation des pratiques artistiques et éducatives en Tunisie postrévolutionnaire

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ARTS TUNISIA YOUNG
Thierry Monasse via Getty Images
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Jusqu'à il y a peu de temps, l'éducation et la création culturelle en Tunisie sont restés peu ou prou à l'état de catégories pratiques, désignant des activités disparates, se développant d'une manière essentiellement empirique et, selon les cas, complémentaires ou confondues avec d'autres activités comme l'animation culturelle, le marketing artistique, les médias... (etc.). Faute d'une réelle construction théorique qui ferait d'eux des catégories indépassables de la pensée tunisienne postrévolutionnaire, l'éducation et la création culturelle en Tunisie continuent de rester prisonnières des anciennes confusions ce qui les empêchent encore d'accéder à un statut de catégorie de la praxis permettant de construire intellectuellement et d'expérimenter concrètement des procédés et procédures spécifiques. Autrement dit, si l'on veut que l'éducation et la création artistique tunisiennes deviennent des concepts opératoires de l'action, il faut préalablement prendre le temps du détour intellectuel et critique qui, en désengluant la pensée de pratiques disparates, essentiellement spontanées, voire répétitives, ferait de ces catégories un moteur pour le développement économique et culturel.

En la matière, il est grand temps d'opérer en quelque sorte une rupture praxéologique et d'engager une révolution copernicienne qui doit toucher à tous les éléments de la création artistique et du travail éducatif. C'est pourquoi il me paraît nécessaire de privilégier le sens pensées-pratiques et non le sens dits-slogans qui ne fait que limiter les capacités créatives chez les jeunes.

Confrontés à un grand bouleversement dû à la mondialisation, la société politique tunisienne est obligée maintenant d'opérer une réforme générale dans tous domaines de la création artistique. Les établissements scolaires pourraient également s'inspirer de cette réforme qui semble plus qu'urgente. Il faut donc dépasser les anciens impératifs hypothétiques au sens où les définit Kant dans sa critique de la raison pratique. Donc, pourquoi n'irions-nous pas du rationnel au réel pour éviter les grands slogans vides de sens? Pourquoi les décideurs tunisiens n'avanceraient-ils pas en tenant d'une main les principes de la raison et de l'autre l'expérimentation que cette même raison à donner sur le terrain tout en suivant des procédures et procédés déjà éprouvés ou évaluer?

Les conditions qui sont faites à l'éducation et à la création artistiques depuis la démocratisation de l'espace public tunisien et qui conduisent à leur quasi-totale instrumentalisation par les différents partis politiques ou à une marchandisation de leurs pratiques désignées de plus en plus comme des productions dont il faut chercher la solvabilité, condamnent leurs structures et acteurs, bénévoles et professionnels, soit à une résistance farouche et/ou à une forme de marginalité, soit à une opportunisme dicté par les variations et aléas de commandes publiques et privées. Dans bien des cas, seul un discours rationnel peut restructurer la donne.

À y regarder de près, on a très souvent le sentiment, voire la certitude, que ce que fait la main droite (obéissance aux commandes politiques et attentes médiatiques) ignore ce qu'indique la main gauche (recherche de sens, de valeurs universelles et de grands principes humanitaires). C'est aussi vrai pour ce qui touche au projet citoyen dont se réclament actuellement la quasi-totalité des 209 partis tunisiens! Ainsi, la meilleure voie de dépassement ou de contournement de l'instrumentalisation de l'éducation et la création artistique, c'est, nous semble-t-il, leur instrumentalisation par les intellectuels eux-mêmes pour des raisons purement intellectuelles.

Dans ce cas, la méthodologie du grand réalisateur tunisien Fadhel Jaïbi, d'un théâtre élitiste mais pour tous devient le futur modus operandi qui doit toucher à l'école, à l'université, au cinéma, aux arts plastiques... (etc.). La vulgarisation d'un nouveau savoir-faire, via une catharsis sociale, fera de l'émancipation des citoyens le projet futur d'une société créative. L'élaboration de ce projet ne peut se faire qu'avec la formation des acteurs, politiques ou de la société civile, agissant dans des nouvelles structures socio-culturelles. Où en sommes-nous aujourd'hui? Peut-être l'inauguration récente de la Cité de la Culture va pousser les décideurs à voir les choses d'une manière plus concrètes, loin d'une rhétorique politicienne vide de sens. Il est donc temps de participer à l'émancipation intellectuelle et artistique du pays en généralisant le goût des arts et des lettres, le goût de la philosophie basée sur les idées des lumières et le goût du questionnement quotidien pour savoir où irons-nous?

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