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L'intellectuel a-t-il encore quelque chose à apporter au politicien?

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La question posée, semble appeler une réponse négative. "Non", peut déclarer tacitement les différents responsables politiques! Les causes de cette réponse négatives peuvent varier d'un parti à un autre, d'un dirigeant à un autre, d'un décideur à un autre mais elles trouvent leur origine dans la nature qui sépare le monde de l'intelligentsia du monde de la politique.

En effet, pour la plus part des activistes politiques, l'âge d'or des intellectuels ou le temps des idéologies et des "ismes" ; marxisme, socialismes, libéralisme, nationalisme, conservatisme ; est une page qui se tourne car la place se donne maintenant aux technocrates, aux gestionnaires et aux grand commis de l'appareil étatique. Engagés dans les aventures de la dialectique, les intellectuels dérangent, provoquent et défient les politiciens. Pour ces derniers, la politique moderne ne cherche pas les intellectuels et ne demande pas une réflexion épistémologique mais elle nécessite des gestionnaires avisés, des expertises éprouvées et une bonne stratégie de communication. La montée en puissance de technostructure ne fait que pousser les politiciens vers plus de pragmatisme culturel et cela veut dire vers un divorce avec le monde des intellectuels.

Au temps des opérations digitalisées et segmentées d'un haut niveau de technicité, à l'époque de la mondialisation de l'économie et du discours, quelle peut être la nécessité d'un discours compliqué et élitiste pour des politiciens qui cherchent un discours simple pour ne pas dire populiste ou semi-populiste? Le pouvoir n'est-t-il pas le rêve caché de tous les politiciens habilités? La majorité parlementaire n'est elle-pas le grand souci de tous les chefs des partis? La survie politique n'est-elle pas l'objectif de tous les leaders battus dans des élections? Mais contrairement aux politiciens, vivre n'est pas survivre pour les intellectuels. La vie humaine comporte toujours un rituel d'enterrement des souvenirs, mais, c'est un fait, on ne peut vivre sans idéal et sans idée. La politique n'est pas seulement des chiffres, qui remplacent de plus en plus l'art de l'éloquence et la plume des érudits. Elle est aussi des principes, oh combien rares dans le monde politiciens. C'est pourquoi, politiciens, technocrates ou simples citoyens ont besoin d'un minimum de culture pour pouvoir avancer car le "cogito" accompagne toutes nos perceptions, comme Descartes et Kant l'avaient, en leur temps, remarqué. Et cela ne peut jamais être de "flatus vocis"!

À ce point, retournons la table et versons le problème: du dit, du on pense, du discours, comme disait Foucault, ou des micro-pensées, des petites perceptions comme disait Leibniz, ou de l'opinion, comme disaient Socrate et Platon, il y en a toujours. Nous vivons dans un halo, dans une haleine de discours. Si nous ne reprenons pas l'initiative d'interroger la politique et le politicien, si nous ne réfléchissons pas, et à haute voix, le sens de la politique, nous risquons de voir une politique sans éthique, ce que se produit exactement aujourd'hui.

L'homo politicus doit comprendre que le citoyen ne vit pas que de pain. Il est vrai que la stratégie du "panem et circenses" a très bien fonctionné dans l'Antiquité et chez les dictatures modernes et contemporaines mais elle ne peut pas survivre longtemps dans l'Âge des réseaux sociaux. Chaque politicien doit comprendre maintenant que la gestion des affaires courantes, les pseudos programmes partisans, est la reproduction de la vie quotidienne. Elle n'est pas innovation, ni invention. Or que voyons-nous et que lisons-nous dans les éditoriaux de nos quotidiens et de nos hebdomadaires, sinon un retour vers l'évènement politique sans soucis, sans préoccupations, sans penser à ce rôle tant capital de l'homo intellectus.

Michel Foucault à très bien compris cette équation en disant "Être intellectuel, c'était être un peu la conscience de tous". Oui, je pense, et nous pensons, qu'il y a toujours quelque chose à dire, qu'il y a des problèmes à élucider et qu'il y une vérité à rechercher. Or, s'il s'agit de répéter ad nauseam les anciennes problématiques, l'intellectuel doit passer la main à un autre plus jeune et laisser la parole à autre plus habilité parce que la réflexion intellectuelle doit suivre la réalité de sa société.

Autrement dit, la société en tant que corps vivant a besoin d'un temps de la réflexion qui, nécessairement, est intellectuel, même s'il doit être accompli, dans certains cas, non par quelques-uns, mais par un débat commun. Dans ce cas, les intellectuels peuvent dire beaucoup de chose aux politiciens: Nietzche l'a fait en Allemagne, Aron en France, Eco en Italie, Lewis aux États-Unis. Tous, ils ont enrichi, guidé, orienté, à leur manière, le débat publique dans leurs pays. Car ils ont compris que la modernité politique, ce que nous appelons avec beaucoup de facilité la démocratie, ne vient nullement des chambres fermées des décideurs. Elle trouve ses sources chez les penseurs de l'Âge classique, de la Renaissance et du siècle des Lumières. Descartes et Leibniz n'ont-ils pas réussi à définir mieux que tout autre politicien la modernité politique? La République et le droit politique républicain ne sont-ils pas le produit d'une intelligentsia bourgeoise?

La fausse démarche est d'estimer que tout vient des décideurs (Présidents, ministres, parlementaires...) comme si les intellectuels n'ont pas pris la parole pour protester et pour condamner une réalité stagnante. La "mezo voce" des politiciens n'est ainsi qu'une fausse fenêtre.

Une investigation philosophico-historique est nécessaire pour envisager de régler les problèmes qui nous sont posés. La Cité républicaine a besoin de respirer loin de l'hypocrisie parfois criminelle des politiciens. Le changement est-il possible? La Cité platonicienne est-elle réalisable? Sommes-nous prêts à comprendre que l'intellectuel ne fait pas partie de l'accessoire du débat politique? Beaucoup de questions qui attendent des réponses. Espérant qu'elles arrivent au bon moment!

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