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Libérer l'Histoire

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"C'est un projet à vrai dire étrange, et en apparence extravagant, que de vouloir composer une histoire d'après l'idée que le monde devrait suivre s'il était adapté à des buts raisonnables certains; il semble qu'avec une telle intention, on ne puisse aboutir qu'à un roman".

Enoncée à la fin de son principal essai sur l'Histoire, cette réserve montre l'extrême prudence avec laquelle Emmanuel Kant envisage le statut épistémologique de son entreprise historique.

Dans l'introduction de son livre intitulé "Opuscules sur l'histoire", le grand philosophe allemand ne semble pas assigner de rôle éthique ni à l'Histoire ni à la Mémoire. On lit pourtant un peu plus loin que le projet de raconter le passer d'après une idée morale pourrait bien devenir utile.

En termes kantiens, le risque de philosopher sur l'histoire se justifie donc par une référence implicite à l'intérêt de la raison. Ainsi, envisager le passé philosophiquement pour ne pas désespérer pourrait bien être la devise d'une pensée qui se refuse à abandonner le cours du temps à l'absurde.

Bien entendu, notre recours au kantisme s'explique par l'étrange conjugaison tunisienne marquée par le retour de l'Histoire dans le présent et par la défaillance presque totale des politiciens tunisiens en matière de discours historique. Face à ce problème intellectuel, la banalisation politique n'a jamais rien eu à dire, le sophisme explicatif des partis montre sa faiblesse philosophique en réduisant les souffrances des humains à des conflits d'intérêts, et le minimalisme culturel de certains responsables n'est pas de taille à donner de quoi résister aux malheurs de la Mémoire. C'est pourquoi la question sur le sens de l'Histoire dans la Tunisie contemporaine semble si fondamentale.

Face à ce type de problématique, l'exégèse des symboles, des discours et des témoignages doit reconnaître le caractère fallacieux, voir délirant, des interprétations historiques chargées d'idéologie et de subjectivité. Car en orientant l'attitude publique, les priorités politiques des partis devraient nécessairement modifier les perspectives des historiens professionnels. Mais malgré toute ces difficultés propre à la l'épistémologie et à la représentation de l'Histoire sur l'Agora, le problème est surmontable à partir du moment où l'herméneutique prend à sa charge la responsabilité de penser ce que la culture a pu léguer comme héritage collectif.

Dans cette esquisse de la possibilité d'une théorie de l'Histoire, on doit tout d'abord commencer par distinguer entre "Story" et "History".

Etymologiquement, le mot Histoire vient du grec "historia" signifiant recherche, ou enquête. Ainsi, on ne sera pas surpris de voir le philosophe français Raymond Aron définir l'Histoire comme "la reconstitution, par et pour les vivants de la vie des morts. Elle naît donc de l'intérêt actuel que des hommes pensant, souffrant, agissant, trouvent à explorer le passé".

Comme on peut le deviner, il s'agit de l'histoire comme science où l'on s'efforce d'établir ou de reconstruire les faits selon les techniques les plus rigoureuses et où l'on fixe la chronologie des faits, car selon la formule fameuse de Ranke, "l'ambition suprême de l'historien est de savoir et de faire savoir, comment cela s'est passé".

L'historien estime donc avoir accompli sa tâche dès qu'il a relaté les faits du passé aussi objectivement que possible, en prenant soin, parfois, de les situer dans l'ordre chronologique de cause à effet. Toutefois, nous devons reconnaître une réalité dans le travail historique: l'historien, ne pouvant pas récolter tous les faits, se bornera à en sélectionner quelques uns, non seulement pour un but satisfaisant, le but de savoir, mais aussi pour celui d'un enrichissement de l'esprit ou d'une leçon. Car l'Histoire reste toujours au service de la vie, qu'elle offre des modèles, juge le passé ou situe le moment actuel dans le devenir. L'Histoire exprime un dialogue du présent et du passé dans lequel le présent prend et garde l'initiative. Comme on peut le deviner, à la suite de Max Weber, nous dirons que tout tourne autour du centre d'intérêt; en d'autres mots, du passé nous ne retenons que ce qui nous intéresse. Mais il sera absurde de prétendre que l'usage public du passé et les rapports qu'entretiennent les politiciens et les hommes de pouvoir avec ce "récit historique" soit un problème récent. En effet, le passé a toujours été une ressource pour le présent. Même le souci antiquaire, c'est-à-dire un intérêt revendiqué pour le passé pour lui-même, n'est pas sans lien avec le présent.

On peut y voir une réponse à des incertitudes concernant un présent perçu comme inquiétant, problématique, désorienté. Le passé peut aussi devenir un refuge, l'expression d'une nostalgie. Il convient ensuite de distinguer entre usages du passé et usages de l'Histoire, parce qu'aujourd'hui nous sommes dans un moment où le passé est devenu le terme le plus générique. On parle beaucoup plus des usages du passé que des usages de l'Histoire, de même qu'on parle beaucoup plus de Mémoire que d'Histoire, et ces deux notions, Mémoire et Histoire, marchent, si je puis dire, la main dans la main.

Dans un pays comme la Tunisie, où l'exaltation du passé a été le ferment de l'unité nationale, où l'enseignement de l'Histoire a été le ciment des humanités et le nerf de la formation pédagogique et civique, il est impensable que le pouvoir politique ne fasse pas un large usage du passé. Néanmoins, il sera plus intéressent de libérer "Clio" de la mythologie des politiciens pour laisser l'Histoire aux historiens et le jugement aux tribunaux.

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