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Le monde arabe postrévolutionnaire: D'une crise conceptuelle à une crise de fond

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TUNISIA STREET REVOLUTION
MARTIN BUREAU/AFP/Getty Images
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Depuis un peu plus de quatre ans, le monde arabe vit dans un climat où l'ordre de la politique est totalement autonome, totalement indépendant, des valeurs éthiques et existentielles.

Et c'est précisément le problème, sinon le drame de notre époque postrévolutionnaire. Comment notre "printemps arabe" d'aujourd'hui retrouvera-t-il une sagesse, c'est-à-dire un savoir, une conscience qui ne porte pas seulement sur le fait politique, mais qui porte sur la vie elle-même prise dans son quotidien c'est-à-dire sur la manière de vivre et d'exister?

Cette séparation entre politique et éthique n'existait pas au début de l'ère révolutionnaire.

Les mots "karamâ", ou "'Adalâ" que nous traduisons respectivement par "dignité" et "égalité", lorsqu'ils apparaissent dans la "littérature révolutionnaire", vers la fin 2010 - début 2011, ils désignent aussi bien l'habileté citoyenne que l'envie de construire une nouvelle société, c'est pourquoi ils font allusion à un savoir-faire qui est à la fois le résultat de l'éducation et le fruit d'une longue expérience avec la modernité.

Du "choc" de la Révolution, la langue s'est ressentie, et donc les mots aussi: "pain, liberté, dignité", ces mots ont séduit les imaginations et ils ont poussé le peuple à l'action pour mettre fin au despotisme.

Ainsi, la puissance des mots, phénomène étrange, quand on réfléchit que la Révolution est pour une large part le résultat du rationalisme citoyen, est devenue le symbole de la "vox populi".

Historiquement parlant, l'utilisation méthodique des mots a toujours été un des principaux moyens qu'on a employé pour libérer l'inconscience collective des peuples.

Faisons-nous aujourd'hui face à une crise du modèle arabe ou ne témoignons-nous pas plutôt de son triomphe inégalé? Il peut paraître paradoxal de répondre aux deux questions par l'affirmative.

En Tunisie par exemple, on peut remarquer le triomphe du modèle démocratique, contrairement à l'Égypte et à la Libye où on assiste à l'installation des systèmes politiques concurrents qui pourraient faire contrepoids à la pratique démocratique.

À l'opposé de cette réalité égyptienne et libyenne, le principe d'égalité citoyenne est inscrit dans la Constitution de la deuxième République tunisienne mais malgré cette avancée épistémologique, les Tunisiens vivent encore une crise des institutions démocratiques qui se manifeste dans l'affaiblissement du rôle de l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), dans une participation décroissante des citoyens à la vie politique et dans une demande sociale toujours plus grande pour plus de démocratie dans l'ensemble des lieux où s'exerce réellement le pouvoir.

En somme, la crise de cette "longue" période transitoire est avant tout une crise de fond. Dire que la transition démocratique est une idée permet de situer la discussion au-delà d'une description des divers dispositifs institutionnels propres à chaque pays du "printemps arabe" et, ensuite, de mettre au jour les principes mêmes qui ont prévalu à l'institutionnalisation moderne de ces sociétés.

En effet, le propre de l'idée démocratique dans la modernité, c'est d'être inextricablement associée à l'idée de la liberté. Le passage à la modernité se matérialise à travers trois processus d'institutionnalisation que nous pouvons brièvement rappeler ici.

Ces processus traduisent un double mouvement de différenciation de la société traditionnelle et de spécialisation des activités humaines dans trois sphères principales, politique, économique et culturelle.

Ainsi, le politique se structure autour du principe d'égalité démocratique, l'économique autour du développement régional et le culturel autour du principe d'autonomie ou d'émancipation individuelle (individualisme).

Ces trois principes comportent leur propre dynamique, mais ils entretiennent des relation à la fois de réciprocité et de contradiction. On peut ainsi affirmer que la réalisation du principe démocratique dans le monde arabe dépend de l'existence préalable des principes de liberté et d'autonomie qui se trouvent à la base des institutions modernes.

Après cette grande métamorphose sociopolitique, les citoyens arabes doivent jouir des libertés civiles s'ils veulent pouvoir jouer leur rôle démocratique sur la scène politique.

Ces mêmes citoyens arabes doivent se concevoir comme des individus autonomes détenteurs de droits et d'obligations pour remplir ce même devoir démocratique. Cependant, le "printemps arabe" repose également sur le principe d'égalité entre citoyens. De là une opposition entre liberté et égalité qui nourrit une dynamique contradictoire dans le développement des deux institutions concurrentes, la société civile et l'État.

Assurément, le processus d'institutionnalisation repose essentiellement sur le règne de la liberté, alors que l'aspiration démocratique qui est au centre de l'institutionnalisation politique postrévolutionnaire vise à établir les conditions de l'égalité. Peut-on pour autant dire que ces deux processus sont absolument contradictoires?

Il faudrait parler d'une dialectique entre les deux principes, car si la démocratie repose sur l'idée libérale, le libéralisme ne peut faire l'économie de la démocratie. D'un côté, on ne peut concevoir le "processus démocratique arabe", au sens moderne du terme, que dans le double contexte de l'autonomisation des individus déliés des contraintes traditionnelles. D'un autre côté, le principe d'égalité censé garantir l'espace de liberté est, dès le début, contraint par un ensemble de règles limitatives mais en son point d'apparition, la démocratie dans les pays du "printemps arabe" a été avant tout subordonnée à l'idée de la dignité au sens où ce sont les libertés qui ont prédominé la dynamique sociale.

C'est pourquoi, on peut affirmer que la démocratisation des pays arabes se situe dans la dialectique de la liberté et de l'égalité, l'une n'allant pas sans l'autre.

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