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L'apothéose du Maître: Mohamed Talbi, une vie pour l'Histoire (1921-2017)

Publication: Mis à jour:
FZ
Capture écran/youtube/MEHER ESSAIED
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La mort de Mohamed Talbi prive la Tunisie et le monde des historiens d'un chercheur hautement estimé et totalement dévoué. Il s'est éteint le lundi 1er mai 2017, après quelques mois de maladie.

Mohamed Talbi était un penseur de l'esprit historique. Il a consacré son existence à dégager les structures symboliques de la société maghrébine des premiers siècles de l'Hégire. Esprit libre, n'ayant jamais appartenu à aucune école, il a développé une méthode rigoureuse de lecture des textes historiques. Ce savant dont l'œuvre recouvre la majeure partie du XXème siècle fut incontestablement un précurseur dans le domaine de la Culture. La plus part des universitaires tunisiens n'ont pas manqué de reconnaître leur dette à son égard. Cependant, cette œuvre considérable demeure trop souvent méconnue. Il me semble que cette méconnaissance relative a deux séries de raisons principales: les premières tiennent à la personnalité de Mohamed Talbi, les secondes tiennent à l'originalité de sa situation dans le paysage intellectuel arabe.

Réputé pour son esprit critique, il a dispensé des cours et donné des conférences à travers le monde. La conception qu'il se faisait du travail scientifique se manifeste tout d'abord au choix de ses articles scientifiques. Il entendait garder un caractère érudit à sa conception de l'Histoire. C'est pourquoi sa contribution personnelle à l'École historique tunisienne fut considérable.

Ses travaux savants, toujours substantiels, s'inspirent dans une triple préoccupation: faire connaître, parfois en les critiquant, les travaux qui lui paraissaient propres à caractériser l'évolution du savoir historique; enrichir par la publication de textes inédits (Al-Turtûshî, Cadi Iyādh, Ibn Sïda, Ibn Saghir...) le patrimoine littéraire maghrébin; et enfin défendre certaines positions attaquées ou méconnues injustement à ses yeux.

Son premier but était de légitimer l'activité de l'historien: Mohamed Talbi nous montre à travers son œuvre comment cette activité s'organise et s'exerce. Sa théorie de l'Histoire diffère profondément de celui que tracent les théoriciens classiques du XIXème et du début du XXème siècle. Il était dominé par le souci d'une construction logique, rationnelle, géométrique du savoir historique. Est-il nécessaire de rappeler aujourd'hui ses interventions en faveur d'une lecture vectorielle de l'Histoire? Ses réflexions épistémologiques sur l'Histoire arabo-musulmane étaient une vaste entreprise de démythification, une machine de guerre destinée à combattre une foule d'idées reçues concernant l'époque fondatrice. Si l'auteur ne semble pas avoir été très sensible à la problématique historique d'Auguste Comte, il en a au moins retenu, un aspect fondamental: le positivisme. Ce terme clé est fondamental pour comprendre la méthode historique de Mohamed Talbi. Pour lui, l'Historía, n'était qu'un ensemble de petites histoires.

Le couronnement de son rôle et de son influence dans le domaine de la production historique fut la publication, en 1966, de son histoire politique de l'émirat aghlabide. Le succès exceptionnel de cet ouvrage fit connaître au public savant le nom de Mohamed Talbi comme celui d'un maître-historien.

S'attachant toujours à son Maghreb médiéval et liant de plus en plus intimement les réalités économiques, sociales et culturelles de la région, Mohamed Talbi réunit un certain nombre d'articles dans une scripta varia monumentale intitulée "Étude d'histoire ifrîqiyenne et de civilisation musulmane médiévale". Ce fut d'abord les structures de la civilisation maghrébine médiévale, dont le titre dit bien que Mohamed Talbi a voulu tenir les deux bouts de la chaîne: la reconstruction théorique de l'agencement social et l'approche concrète des réalités humaines. Vinrent ensuite ses études sur l'approche Khaldoûnienne de l'histoire universelle.

Il y avait aussi chez cet érudit un polémiste, à la manière de Tertullien, qui pouvait souffrir qu'on attaquât des valeurs consacrées par l'épreuve du temps. Ses sensibilités le dominaient alors, sa plume se durcissait. Mais nul, peut-être plus que Mohamed Talbi, n'a contribué à repenser l'épistèmé arabo-muslmane à la lumière des exigences de la pensée moderne. Ses apports à l'étude et à la fructification de la tradition classique (tûrâth) étaient des plus marquants et des plus profonds. Il a, en effet, plaidé pour une pensée islamique moderne, cherchant à poser les bases d'une démarche permettant de déconstruire les catégories de la raison islamique afin de leurs conférer une dimension rationnelle. Si ses réflexions n'ont pas eues toujours un écho favorable, c'est probablement parce qu'il était en avance par rapport à son temps!

En dépit de cela, Mohamed Talbi devrait incontestablement être considéré comme l'une des figures majeures de la pensée tunisienne et arabe contemporaine. Il est de surcroît parmi les auteurs les plus productifs. L'intérêt de cette œuvre salutaire tient, entre autres mérites, à son apport théorique et méthodologique et au regard radicalement neuf qu'elle a permis de poser sur les problèmes qui traversent actuellement les sociétés arabes. Au terme de plus d'un demi-siècle de recherche et de publication, il n'est plus dorénavant possible d'approcher le fait historique sans tenir compte des apports indéniables de son œuvre. Ne faisons donc pas subir à Mohamed Talbi notre mauvaise habitude de laisser les grands disparus un certain temps en purgatoire.

Continuons à le lire, à l'admirer, à l'aimer.

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