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Croire en la Francophonie: Nouveaux défis, nouvelles propositions

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Je ne scandaliserai certainement personne si j'observe, à l'instar de beaucoup de francophones, que la Francophonie connaît actuellement une crise d'identité. Les médias, et plus globalement les discours publics, abondent de paroles expertes et profanes sur cette crise. Les discours des experts, des journalistes, des femmes et hommes politiques contribuent diversement à construire les représentations de ce que l'on dénomme souvent "la crise de l'idéal francophone". Évidement le langage est, d'un point de vue empirique, au centre de cette redéfinition philosophique. Par exemple, la question de la communication du nouveau président français, Emmanuel Macron, constitue un terrain propice à l'étude de cette crise d'identité francophone. Depuis son élection, le nouveau locataire de l'Élysée ne cesse d'étaler sa maîtrise de la langue de Shakespeare. Il se livre parfois à une petite démonstration de ses talents en anglais oubliant qu'il représente la culture et la langue française.

À ces difficultés que rencontre, de nos jours, l'exercice normal de l'identité francophone, il y a certainement des raisons politiques, liées à l'américanisation de la culture universelle que nous aurons à cœur d'analyser, mais je voudrais ici interroger le concept de la Francophonie, étudier si sa diversité, voire ses contradictions sémantiques, n'ont pas aussi un rapport ou un effet avec la crise actuelle de la culture francophone.

La Francophonie repose-t-elle sur un concept univoque ? Quelles sont ses origines et quelle a été son évolution Le précepte recommandé par Georges Canguilhem en épistémologie et en histoire des sciences d'utiliser les ressources de la philologie pour déterminer le contenu véritable d'un concept a peut-être aussi toute sa valeur en philosophie de la culture. Qu'est-ce donc que la Francophonie? Et d'abord d'où vient-elle?

Le mot Francophonie a été créé à la fin du 19ème siècle par le géographe Onésime Reclus. Il désigne l'ensemble des locuteurs qui utilisent le français comme langue maternelle ou langue seconde. Cette notion tombe un peu dans l'oubli jusqu'au début des années 1960. C'est en 1962 que le président du Sénégal et homme de lettre Léopold Sédar Senghor écrivait: "La francophonie, c'est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre, cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire". Quelques décennies plus tard, au début des années 2000, l'ancien secrétaire général de la Francophonie Boutrous Boutrous-Ghali notait: "La Francophonie est, par elle-même, une réponse à la mondialisation à laquelle nous sommes confrontés. La Francophonie est, pour nous tous, une manière de dire que l'universalité n'est pas l'uniformité. Et que la globalisation n'est pas la banalisation. C'est un moyen d'exprimer et de célébrer la diversité des peuples et la diversité des cultures".

C'est pourquoi il est nécessaire maintenant à penser la Francophonie d'une manière différente et révolutionnaire. Ainsi, le rayonnement de la Francophonie ne peut passer que par la diversité culturelle. En effet, le combat politique pour une Francophonie nouvelle ne peut se faire à l'enseigne du mot "francophone" mis au singulier. La prise en compte de ces Francophonies plurielles suppose le dépassement d'un système littéraire orthodoxe. Il suppose tout autant la mise en place de nouveaux instruments politiques et culturels pour promouvoir cette Francophonie multiple. Cela suppose tout aussi évidemment un système médiatique diversifié, adapté aux différentes cultures francophones, et un dépassement de la conception traditionnelle du francocentrisme. Car la situation que les francophones ont à affronter aujourd'hui renvoie bien évidement aux conséquences d'une conception de la francophonie qui est l'héritière directe de l'ère impériale. Néanmoins, l'idéal francophone était différent à ces débuts. Juste quelques années après la réussite de la décolonisation au Maghreb, en Afrique subsaharienne, dans les Antilles et dans l'Indochine, la Francophonie était devenue l'une des incarnations d'une volonté manifeste et opiniâtre de créer un vaste système de coopération pour réaliser l'aspiration profonde des peuples du monde qui ont, en commun, l'usage de la langue française. Cette grande volonté de mettre sur pied un immense réseau de coopérations pluridimensionnelles pour le développement des relations politiques interétatiques, s'est manifestée très tôt.

Au départ, elle a été dynamisée par trois politiciens qui appartiennent à la génération tiers-mondiste: Habib Bourguiba en Tunisie, Léopold Sédar Senghor au Sénégal et Aimé Césaire dans les Antilles. L'Égyptien Boutros Boutros-Ghali, le roi Norodom Sihanouk du Cambodge et le sénégalais Abdou Diouf s'ajoutent à cette liste de politiciens dont la vocation est de conserver une étendue planétaire à la Francophonie.

Dès le début de son mandat à la tête de l'organisation mondiale de la Francophonie, Boutros Boutros-Ghali a posé la question lancinante du devenir de la Francophonie. Est-elle encore utile? Répond-elle à un besoin? En un mot, la communauté francophone a-t-elle un avenir?

Apparemment la réponse semble compliquée, puisque le regard dans le rétroviseur nous ramène à une incompétence d'intégrer la mondialisation et de confronter l'américanisation montante. La Francophonie sera-elle donc une utopie? La réponse est bien non, car la Francophonie continue d'intéresser le monde. Quelle en est la raison? Ses valeurs, son imaginaire, la puissance du rêve qu'elle propose au monde ; mariage de l'idéal révolutionnaire français avec les cultures du monde. Néanmoins, il ne faut pas négliger les défis. Si ces dernières années, on était hésitant quant à son avenir, il est temps maintenant pour tourner la page d'une Francophonie au singulier et de songer à poursuivre sa réalisation avec des Francophonies mosaïque et plurielle.

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