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"Pacta sunt servanda": La démocratie tunisienne face à l'oligarchie politicienne

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TUNISIA FLAG STREET
LIONEL BONAVENTURE/AFP/Getty Images
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La fin des "grands récits" annoncée par Jean-François Lyotard, la démocratisation parfois superficielle de la société tunisienne et le pluralisme des valeurs qui l'accompagne semblent marquer la fin de la pertinence des valeurs comme prolégomènes à toute éducation citoyenne.

Pourtant comme le relève Hamadi Rédissi, l'expérience démocratique tunisienne est encore à ses débuts. Cette formule savante est souvent employée, sans grande connaissance de son sens épistémologique, par les différents acteurs politiques tunisiens pour exprimer une perplexité nette et claire dans leur méthode d'appréhender non pas la démocratisation des institutions, mais la démocratisation des mentalités.

En effet, pour la majeure partie des acteurs politiques tunisiens le mot "démocratie" signifie un pluralisme partisan, une presse libre et une justice loin du contrôle de l'exécutif. À première vue, cela semble être méthodique. Néanmoins, la réalité du terme reste plus complexe et plus composite que cette définition simpliste. Pour Aristophane, pseudo-Xénophon et Platon, la démocratie désigne le gouvernement du peuple. Ainsi est démocratique un État où la loi est la même pour tous (isonomia) et où la participation aux affaires publiques est garantie à tous les citoyens (isegoria). À l'époque de Démosthène, cet attachement à l'égalité repose sur des craintes de voir les classes populaires écartées de la direction de l'Agora.

En réalité la "démocratie", en tant que pratique philosophique, a conservé la même définition pendant plus de deux mille ans maintenant; depuis l'Athènes de Solon jusqu'au début de notre 21ème siècle, à savoir un régime politique où le peuple se gouverne seul, sans autorité suprême qui puisse lui imposer sa volonté et le contraindre à l'obéissance. Aux yeux de l'élite politique, un tel régime est une aberration ou une catastrophe politique, économique et morale, puisque le peuple serait par nature irrationnel. Le report par les différents leaders des partis tunisiens de la date des élections municipales semble ici un modèle expérimental.

Il est communément admis maintenant qu'une grande partie de ceux qui sont connus comme les "Pères fondateurs de la Deuxième Républiques", en d'autre terme les "Constituants", étaient ouvertement antidémocrates. Ainsi, leur vision oligarchique de la politique devint une monnaie courante dans la pratique politique des décideurs de la Deuxième République. Cette situation ancienne/nouvelle, nous amène à réinterpréter de nouveau ces mots d'Albert Libertad lorsqu'il disait: "C'est toi le criminel, ô Peuple, puisque c'est toi le Souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime".

Les Tunisiens sont-ils donc victimes de leur propre choix? Sont-ils criminels parce qu'ils ont légué le commandement à une oligarchie assoiffée de pouvoir? La réponse à ces deux questions semble difficile car la pratique démocratique est en cours de construction. Néanmoins, on peut aussi dire que l'ancienne mentalité absolutiste est entrain de renaître de ses cendres. C'est pourquoi l'évolution de la situation politique en Tunisie laisse désemparés à la fois les observateurs et les experts. Il est vrai que processus de démocratisation a été marqué par une rapidité exceptionnelle; mais cette démocratisation rapide n'était que que l'arbre qui cache la forêt d'un ancien despotisme oriental bien enraciné dans les mentalités.

Le renouvellement démocratique promit par les leaders des différents partis tunisiens se révèle donc comme un dangereux basculement vers une pratique autoritaire des institutions. Pour donner un exemple, les deux partis qui partagent la majorité des sièges de l'hémicycle du parlement se paient à présent le loisir de choisir qui sera le bon opposant, en d'autre terme le non "fasik".

D'ailleurs, la pensée politique tunisienne, telle qu'elle s'exprime actuellement ne fait que prouver la crise de la démocratie représentative tunisienne. L'éloignement de la classe politique du reste de la société ne fait que s'agrandir, les promesses électorales sont encore de l'encre sur du papier et la moralisation de la vie politique est très loin d'être appliquée. Une crise de confiance semble réelle. En faisant croire à une Tunisie nouvelle, démocratique et libre, les politiciens tunisiens ont oublié le citoyen, le cœur de ce qu'ils appellent vulgairement "le jeu démocratique".

À présent les différents chefs politiques se prépare pour la grande course, ils se préparent pour atteindre leurs rêves tout en faisant croire au peuple qu'ils ont la remède pour leurs douleurs, qu'ils ont tous étudié et qu'ils ont un plan claire pour faire sortir la Tunisie de sa crise. En s'attachant à cette mauvaise mise en scène, les leaders tunisiens se veulent comme des acteurs d'une pièce de théâtre de mauvais goût.

Après deux ans de l'installation des institutions de la Deuxième République, il est temps d'élever la voix pour dire aux différents politiciens tunisiens que la démocratie ne consiste pas à mettre un bulletin dans une urne, à déléguer les pouvoirs à un ou à plusieurs personnes puis à s'éloigner de la scène, se marginaliser pendant cinq ans, se taire pour le bonheur des professionnels. Elle est totalement le contraire car elle est "le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple", selon l'immortelle formule d'Abraham Lincoln.

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