LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Mohamed Amine Faiz Headshot

Le temps de penser

Publication: Mis à jour:
LE PENSEUR RODIN
Philippe Wojazer / Reuters
Imprimer

POLITIQUE - Fraîchement élu, Nizar Baraka a déclaré vouloir "créer une nouvelle dynamique et redonner vie aux idées, à la pensée et au référentiel du parti". Doyen des partis marocains, l'Istiqlal, historiquement conservateur et libéral, a connu à l'instar de ses anciens alliés socialistes de la "Koutla" une érosion idéologique qui l'a assimilé aux partis de l'administration, et transformé en simple machine électorale. D'où la volonté affichée de son nouveau dirigeant de le réhabiliter par "un retour aux sources".

Si la crise identitaire et idéologique des partis de l'ancienne Koutla est due principalement à l'exercice du pouvoir et l'effet pervers de l'alternance, il ne faut pas non plus négliger l'influence du contexte international, acquis au néolibéralisme, qui promet au tournant du siècle dernier un monde plus réel, plus pragmatique, débarrassé des utopies et sur la voie d'un progrès indéfini.
Fini l'idéologie, remplacée par le bon sens qui n'est ni de droite ni de gauche.

La politique au 21ème siècle c'est "ce qui marche" dira Tony Blair, ou la "désidéologisation" selon Schroeder, deux apôtres de la troisième voie européenne. Au Maroc, on va parler de "bonne gouvernance". Concept profondément néolibéral, très populaire auprès de nos politiques, consacré par la constitution de 2011 avec un titre entier et dans plusieurs discours du roi. C'est la forme moderne et efficace de la démocratie, promue comme le meilleur moyen d'avoir un Etat transparent, incorruptible et équitable.

Si elle est louée par tous les experts et technocrates qui veulent gérer les affaires publiques comme on gère une entreprise, la réalité du pays nous montre que la bonne gouvernance sans démocratie et sans cadre idéologique a fait disparaître les choix politiques, a conduit au démantèlement des services publics et à la transformation du social en variable d'ajustement. Et l'expérience de nos voisins prouve que la dépolitisation de l'action publique conduit inexorablement a l'effritement de l'idéal commun, des solidarités régionales et générationnelles, et à la montée des extrêmes.

Notre scène politique animée par des logiques de clans et des partis vidés de leurs élites intellectuelles, a oublié de mettre le Marocain au centre du débat public. Les grandes idées, fortes et fédératrices, sur lesquelles se construit un projet de société et donc un sens commun, manquent à nos politiques. Aujourd'hui plus que jamais, leur réhabilitation passe seulement et uniquement par la place qu'ils vont accorder aux idées, aux projets et in fine aux idéologies dans leurs débats.

Au-delà des caricatures et des représentations faussées, l'idéologie en politique se construit sur un ensemble de croyances, de récits historiques, de valeurs qui fondent l'identité d'un groupe humain. Elle fournit un cadre théorique et une grille de perception et de compréhension du monde, à la pratique qui doit reposer sur une bonne gouvernance. Une idéologie politique a un rôle "intégrateur" qui lui permet de mobiliser les citoyens pour s'approprier l'espace public.

Il y a 25 ans, Francis Fukuyama annonçait la mort de l'idéologie avec la fin du messianisme socialiste. Aujourd'hui, force est de constater que la politique de demain, partout dans le monde, est en train de se modeler autour de de la foi - qui est une idéologie comme une autre, et sans doute parmi les plus puissantes de par son caractère divin - et l'ethno-nationalisme qui repose sur la peur, émotion la plus puissante chez l'homme. Deux idéologies qui profitent de la déshérence du matérialisme capitaliste pour fédérer autour du rejet de l'autre.

L'idéologie n'est pas morte, on l'a juste enterrée un peu trop tôt. Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des idées et des quêtes de sens, pas forcément toutes violentes et meurtrières. Mais nous sommes aujourd'hui dans une ère ou le symbolisme marketing d'un fait divers à plus d'incidence sur le débat politique que le travail académique d'un intellectuel. Le philosophe Raymond Aron avait raison de dire que la force de l'œuvre de Marx est de pouvoir être expliquée en "cinq minutes, en cinq heures, en cinq ans ou en un demi-siècle". Quel meilleur exemple pour les penseurs actuels?

LIRE AUSSI: