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Le gouvernement sait bloquer un jeu inexistant, mais sait-il guérir le désespoir des ados?

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WHALE
Calinat via Getty Images
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Fermer, interdire, bloquer. Un petit Gaïd Salah dans la tête de chaque responsable algérien dicte le réflexe sécuritaire face à tous les problèmes, même quand cette solution est inadaptée. Ainsi, on censure internet pour résoudre le phénomène de la triche au bac, on interdit les crypto-monnaies car elles faciliteraient le blanchiment d'argent et on bloque les importations pour ralentir l'érosion des réserves de change.

Pour ne pas changer, le gouvernement algérien a ordonné dimanche 10 décembre le blocage du "Blue Whale Challenge", cause présumée d'au moins un suicide d'un enfant à Sétif.

Problème: tout donne à penser que ce jeu n'existe même pas, qu'il s'agit d'un "buzz" sensationnaliste mondial qui cache la réalité du problème du suicide, notamment chez les plus jeunes, et sa prise en charge, surtout dans un pays comme l'Algérie.

Suite à des informations concernant le suicide d'un enfant de 9 ans à Sétif, le ministre de la Justice Tayeb Louh a déclaré qu'une enquête a été ouverte par un organe spécialisé. Le lien présumé entre ce décès et un phénomène internet appelé "La Baleine bleue" n'a pas été établi par ladite enquête mais le même responsable a aussi indiqué qu'une instruction a été donnée pour "retirer tout ce qui est lié à ce jeu et qui n'est pas autorisé par la loi".

Le phénomène "Blue Whale Challenge" est mondialement connu. Il s'agit, selon le récit des tabloïds qui ont créé ce buzz, d'un "défi" en 50 étapes auquel s'inscrit l'utilisateur, la dernière étant celle de se donner la mort. Il tire son nom de l'hypothèse des baleines bleues qui s'échouent volontairement sur les plages pour mourir.

Des vérifications ont depuis longtemps discrédité à la fois la thèse de l'existence d'un jeu pareil, ainsi que celle d'un lien de causalité entre lui et des suicides d'adolescents en Russie (pays d'origine du buzz) ou en Inde, au Royaume Uni et aux Etats-Unis.

Selon le site de fact-checkingSnopes, l'origine de cette fable est une mauvaise interprétation d'un article du site russe Novaya Gazeta. Selon ce dernier, des dizaines d'enfants et adolescents se sont suicidés en Russie en 2016. Certains d'entre eux, affirme le site, étaient inscrits à un groupe de jeux vidéo sur VK, l'équivalent russe de Facebook.

Une enquête de Radio Free Europe a de son côté révélé qu'il n'existe aucun lien de causalité entre un prétendu "Blue Whale Challenge" et des suicides d'adolescents.

Le créateur présumé de ce groupe sur VK, Phillip Budeikin, a indiqué par ailleurs dans un entretien avec un autre site russe avoir parlé à des adolescents qui se sont donnés la mort par la suite, mais leur acte n'était pas le résultat de son influence.

Des observateurs notent cependant que le buzz créé par les tabloïds aurait suscité des imitations reprenant le principe du challenge tel que rapporté par les médias.

Il ne s'agit donc pas d'une application mobile ou d'un site internet que les autorités peuvent "bloquer". Même la police algérienne en est consciente. Un énième coup de verrou étant inutile, les autorités feraient mieux de s'atteler à la lutte contre le suicide, une réalité sinistre et bien antérieure à tout "jeu" ou "challenge".

S'exprimant en 2014, Samir Naamouni, professeur à l'université de Tlemcen, a déploré l'absence de chiffres officiels sur les cas de suicides en Algérie, expliquant qu'aucun organisme spécialisé n'est habilité à les recenser, ce qui rend la tâche de connaitre les chiffres réels quasi impossible. Il a cependant cité une statistique effarante des services de sécurité qui ont recensé 1900 cas de suicide en 2011.

Dans un entretien au Soir d'Algérie en 2015, Nouria Benyekhlef, professeur en psychiatrie à l'EHS Drid Hocine à Alger, a indiqué que la problématique du suicide est devenue un enjeu de santé publique. Les perturbations des interactions de l'enfant avec ses parents, la précarité de la situation familiale, les traumatismes, les abus sexuels, les harcèlements à l'école, les exigences "tyranniques" de résultats scolaires etc, sont certains des facteurs pouvant déclencher une crise suicidaire chez l'enfant ou l'adolescent, selon la spécialiste.

Pr. Benyekhlef a proposé, entre autres, la création de cellules d'écoute ou un numéro vert, à l'instar de nombreux pays, à l'écoute des personnes qui ont des tendances suicidaires. En 2017, l'idée attend d'être concrétisée.

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