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L'éducation en Tunisie: Quel projet?

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L'éducation doit se présenter comme l'une des principales composantes de la Tunisie post-révolutionnaire qui se doit de cibler la formation de cadres capables de contribuer à l'émergence et au développement global de la nation. Faute de richesses naturelles reconnues, le pays doit compter essentiellement sur ses ressources humaines pour l'édification de la société du savoir. Mais qu'est-ce que la société du savoir?

La société du savoir

C'est une société de citoyens libres qui bénéficient du droit d'apprendre, de réfléchir et de procéder à la critique de tout sans distinction et sans la moindre appréhension: ni paranoïa, ni schizophrénie. C'est une société prométhéenne, caractérisée par le goût d'une action fondée sur la raison, la recherche, et la foi en l'homme. Il s'agit de construire une humanité qui, digne d'elle même, se respecte et se bat pour la vérité et le mieux être. C'est l'exaltation de l'argile et du souffle divin qui l'anime. Pour la faire et réussir, elle ne doit pas craindre d'entreprendre et d'oser conquérir le feu sacré. Le jeu en vaut la chandelle. La société du savoir valorise l'effort, physique et intellectuel. C'est aussi une société où l'individu jouit de toute son individualité au sein d'une communauté harmonieusement structurée où la loi, au-dessus de tous, veille à la bonne gouvernance dans sa parfaite transparence et au profit du progrès, de la modernité et du développement économique et socio-culturel.

Comment édifier cette société du savoir ainsi définie? L'entreprise implique deux impératifs fondamentaux: libérer l'esprit de l'homme et l'éclairer. C'est une double conquête: celle de la liberté et de la lumière. Il s'agit donc de permettre à l'homme de se libérer de tous les tabous, quitte à s'imposer délibérément un seuil qu'on se doit de ne pas franchir, c'est-à-dire une morale fondée sur le principe du célèbre sophiste Protagoras qui, au temps de Périclès, disait que l'homme était la mesure de toute chose. Le choix est un acte de liberté même s'il risque de receler une frustration. Il est impérieux de détruire les cloisons qui tiennent l'homme prisonnier d'une culture obsolète ou de croyances frappées de sclérose. Il faut oser se méfier de certains matériaux dégénérés. La foi figée devient nocive.

La liberté consiste à ne pas reconnaître l'argument d'autorité. Elle invite à se reconsidérer et à reconsidérer la situation où l'on se trouve. Mis à part les valeurs qui permettent à l'homme d'être un homme, rien n'est définitif; tout doit et peut être revu, et, au besoin, adapté ou simplement exclu. Le deuxième impératif consiste à éclairer, faire de la lumière pour que l'homme puisse explorer les profondeurs obscures de soi, les mystères de l'autre et de l'environnement, c'est-à-dire du cosmos. Pour lui fournir le jour nécessaire à cette exploration exhaustive et minutieuse, il faut une formation qui associe l'instruction à l'éducation. D'abord, c'est l'école, mais une école qui enseigne la manière de pouvoir rester capable d'apprendre à tous les âges, la vie durant, dans une approche qui valorise la critique constructive et se méfie de l'argument fondé sur le Magister dixit.

Au développement économique, un progrès social

Cela étant défini et retenu, que dire de ce que la Tunisie d'aujourd'hui doit entreprendre dans ce domaine précis? L'édification de la société du savoir doit occuper une place prééminente dans le programme économique et socio-politique En d'autres termes, il s'agit donc de bâtir une société capable d'affronter les défis du présent et du futur en dominant la matière par la maîtrise des techniques et des technologies, afin de produire la richesse pour garantir la prospérité et le confort, mais une prospérité et un confort justement partagés dans une approche où l'économique se trouve organiquement et équitablement lié au social. Au développement économique doit nécessairement correspondre un progrès social, un mieux-être pour tous. Pour que ce binôme économique et social soit gracieusement admis et intégré et qu'il puisse régir le comportement du citoyen, l'école, le collège, le lycée et l'université doivent le prendre en compte dans la mise en forme de la pédagogie. Tout le système éducationnel s'en trouve impliqué.

A côté des sciences physiques, mathématiques et biologiques, dans toute leur diversité et leur complexité, les sciences anthropologiques, dans leur diversité et leur impénétrable complexité, doivent occuper une place importante dans le système éducationnel et dans les recherches scientifiques, notamment l'histoire, la géographie, la philosophie, et tout ce qu'on appelle les sciences de l'homme. Il s'agit d'un système d'enseignement et de recherche où l'humanité de l'homme doit être bien présente. On se souvient de la parole mémorable de l'immortel François Rabelais: "Sciences sans conscience n'est que ruine de l'âme". De nos jours, on peut dire que technologie sans respect de l'homme serait une autodestruction.

Tel est le paysage de la société du savoir que la Tunisie d'aujourd'hui se doit de construire en œuvrant pour l'ouverture sur l'autre sans exclusive aucune et pour un véritable partenariat avec tous les pays de la Méditerranée et de l'Europe, avec tous les peuples du monde au profit du progrès, de la modernité, la démocratie, la paix, la solidarité, la justice et pour les droits de l'homme dans leur globalité.

La réforme de l'enseignement doit toucher le système éducatif dans son ensemble avec des objectifs bien ciblés: il s'agit d'enraciner la jeunesse dans son terroir afin qu'elle soit bien en phase avec son identité nationale, tout en se situant dans un espace ouvert sur le Maghreb, l'Arabité, la Méditerranée et l'Afrique. Cette identité demeure dynamique et à l'écoute de tous les peuples afin de partager leurs soucis, de s'informer sur leurs ambitions et leurs expériences afin de s'en enrichir et de les enrichir.

Comment rénover?

Pour atteindre ces objectifs bien identifiés à la lumière d'une approche prospective qui n'ignore ni les expériences, ni les acquis du passé, la Tunisie doit entreprendre la rénovation de l'enseignement et du système éducatif dans son intégralité, du préscolaire à l'amphithéâtre universitaire, en passant par les instituts de recherche, les laboratoires et les technopoles, sans oublier les pépinières, très appréciées par ceux qui travaillent pour le développement durable. Il faut accorder également un très grand intérêt à la formation professionnelle, dont la valorisation s'impose comme l'une des clés de la réussite tant pour l'économie que pour la promotion sociale.

Cette réforme doit faire l'objet d'une consultation nationale, voire internationale, c'est-à-dire ouverte à toutes les parties concernées, les pédagogues, les composantes de la société civile, les partis politiques, les organisations syndicales, les acteurs économiques, les jeunes; bref, toute la société, tous les citoyens, hommes et femmes, les jeunes et les moins jeunes ont à donner leurs avis, exposer leurs visions, leurs conceptions de l'avenir du pays et de son développement durable.
A la lumière de cette consultation nationale, des choix et des orientations peuvent être fixés: renforcement de la recherche scientifique sur la base d'une stratégie qui prend en compte les préoccupations et les intérêts présents et futurs de la nation (l'eau, l'énergie, l'environnement, l'agriculture, l'économie de l'intelligence). Il s'agit, en somme, de conquérir le savoir et de maîtriser le savoir-faire afin de relever les défis du développement durable.

Pour un enseignement à la fois gratuit et obligatoire, les écoles doivent être partout, dans les villes comme dans les hameaux. L'électricité, l'eau potable et la route contribueront à faire de ces écoles des hauts-lieux où s'élabore le projet national pour le présent et pour le futur, sans superbe ni aliénation. On y apprend à lire, à écrire, à compter, à se connaître et à se positionner en soi et chez soit, ouvert sur le Maghreb, la Méditerranée, l'Arabité, l'Afrique et le monde.

A la population de l'enseignement supérieur qui ne cesse de croître, avec un taux à l'avantage des filles, tout doit être prévu pour qu'ils puissent faire leurs études dans de très bonnes conditions tant pour les structures d'accueil et l'encadrement que pour les outils nécessaires à leur formation et à leurs travaux de recherches: locaux pour les cours, amphithéâtres pour les conférences, laboratoires dûment équipés, bibliothèques, matériel informatique, réseaux Internet, etc. Voilà des réflexions que je soumets à tous mes concitoyens, hommes et femmes en vue d'un Think Tank national.