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Aux origines du judaïsme en Tunisie (1)

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Je pense que désormais les manuels d'histoire de Tunisie ou du Maghreb doivent prendre en compte la composante juive. Dans les domaines du culte, de la musique, de l'architecture religieuse de l'artisanat, de la cuisine, du costume et de tout ce qui relève de l'anthropologie, on ne saurait omettre les contributions juives.

Ce sont des synagogues, des tuniques, des robes, des bijoux, dont la décoration est gorgée de symbolisme et de références historiques ou magico-religieuse.

Quand on se trouve à la Goulette, est-ce qu'on peut se dérober au fumet de la cuisine judéo-tunisienne. Il suffit de s'y arrêter pour que les narines se dilatent et que l'appétit se fasse tyrannique.

Peut-on rester indifférent aux romances et aux mélodies de Cheikh El-Ifrit ou de Raoul Journou? Peut-on ignorer la grâce et la sensibilité de Habiba Msika dont la ville de Testour et toute la Tunisie conservent des souvenirs nostalgiques ?

Le judaïsme est en fait l'une des sources d'où jaillissent les formes, les couleurs, les arômes et les ivresses de la Tunisie de tous les temps. Il fait partie constitutive de notre arc-en-ciel.

J'ai cru bon de commencer par la période qui vit naître Utique et Carthage. Pour cette haute époque, l'historiographie antique ne recèle aucune information relative à une quelconque présence hébraïque. Or, au temps des rois David et Salomon, les phéniciens avaient mis leur expérience navale et leurs technologies au service de Jérusalem pour des projets architecturaux et pour de longs voyages qui les menaient aux pays de Tarshish en Méditerranée occidentale: il s'agirait vraisemblablement de Tartessos dans la Péninsule ibérique.

Le Premier livre des Rois relate également le voyage d'Ophir, expédition conjointement organisée par les autorités Tyr et de Jérusalem. "Le roi Salomon construisit des navires à Etzion-Geber, près d'Edom. Hiram envoya sur ces vaisseaux ses serviteurs à Salomon. Ils allèrent à Ophir ; ils en rapportèrent quatre cent vingt talents d'or, qu'ils remirent au roi Salomon". Au IXe siècle avant J.C., Ilhoboal, de Tyr maria sa fille Jézabel à Achab, fils d'Omri, roi de Samarie. Peut-être faut-il aussi rappeler qu'Athalie, fille de Jézabel, épousa Joram, roi de Judée. Au temps de ces monarques, Carthage n'avait pas encore vu le jour. Mais la question serait de savoir si leurs sujets avaient alors abordé sur les côtes africaines dans le sillage des flottes phéniciennes. Théoriquement rien n'empêche de l'envisager.

Se référant aux Annales de Tyr, Ménandre d'Ephèse mentionne une ville, nommée Auzia que le roi phénicien Ilhoboal eut fondé en Libye, c'est-à-dire en Afrique du Nord, sans doute sur la côte, non loin du futur territoire de Carthage. On peut se demander, mais sans aucun espoir de réponse précise, si le roi Ithoboal, fondateur d'Auzia avait associé ses alliés et beaux-parents de Samarie à ses entreprises occidentales, notamment en terre d'Afrique. A cette époque, Samarie et Jérusalem étaient largement ouvertes sur le monde des Phéniciens sans orgueil et sans aliénation. A l'instar de Hiram et de Salomon, les rois de ces deux Métropoles pouvaient être associés à ces lointaines expéditions qui conduisaient les Phéniciens jusqu'au pays de Ibères où ils allaient chercher des métaux précieux comme l'or, l'argent et l'étain. Pour l'accomplissement de ces entreprises, ils avaient les fameux navires de Tarshish mentionnés plus d'une fois par l'Ancien Testament. Leurs sujets ne pouvaient pas ne pas être alors tentés par l'immigration?

Quoi qu'il en soit, la Bible reste vague à ce propos et de ce fait, l'historien ne peut se permettre aucune certitude. Par ailleurs, le silence de l'historiographie gréco-romaine recommanderait la prudence. Force est donc de reconnaître que dans l'état actuel de la documentation historiographique, nous n'avons rien à invoquer au crédit d'une présence hébraïco-cananéenne à Carthage avant la conquête romaine. Mais il serait également fort présomptueux de l'exclure.

A Carthage, il y'avait certes des colonies d'immigrés dûment reconnus et nommés comme les Grecs, les Egyptiens et les Etrusques. Quant aux autochtones, ils y'étaient pour la plupart intégrés. Rien n'empêche cependant de supposer la présence d'autres immigrés malgré l'absence de leur signalisation par les textes. Peut-être faut-il interroger d'autres sources?

Or, dans la tombe d'une riche carthaginoise, on aurait recueilli une bague sigillaire en or. Sur le chaton en cornaline, le propriétaire fit graver l'image de la déesse égyptienne Néphtis accompagnée de quatre lettres paléohébraïques composant le nom du propriétaire. Pour les identifier et les lire, il y eut hésitation. Les uns ont cru pouvoir lire Yua. Charles Clermont-Ganneau proposa de lire Aby. Il semble que cette bague sigillaire pourrait chronologiquement se situer entre le VIIe et le VIe siècle avant J.C.

Pour ma part, je ne me sens pas habilité à prendre position ni pour ni contre une telle chronologie tant que cette bague n'aura pas fait l'objet d'un examen rigoureux.

Certes, il y aurait lieu, d'autre part, de penser à la destruction du Ière temple par Nabuchodonozor en 587 avant J.C. Carthage fut-elle touchée par l'exode hébraïque? C'est possible. Alors, la tradition relative à la Ghriba et son installation dans Djerba prend une certaine légitimité.

Pour l'imaginaire tunisien, il s'agirait d'une Sainte femme qui aurait élu pied-à-terre pour s'installer et construire un édifice qui rallierait ceux qui venaient de loin chercher refuge. Décidément l'imaginaire tunisien paraît bien enclin à favoriser les femmes notamment celles qui, à l'instar d'Elyssa, se prévaudraient d'un certain charisme qui leur permettrait de jouer un rôle historique.