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A propos du sacré

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Quand on parle de religion, il y a lieu de bien s'entendre sur ses définitions. Grâce à la philologie, nous savons que Religio pourrait se prévaloir de deux champs sémantiques: On a proposé de rattacher Religio à religare qui laisserait entendre la notion de lien, ce qui susciterait la question: lien avec quoi? Avec qui?

La crainte de quelque chose, mais quoi?

Le second champ sémantique proposé pour Religio concerne la crainte, l'inquiétude, voire des scrupules, ce qui implique la présence de quelque chose qui dérange et perturbe. Cette acception de Religio est également attestée au profane. Voici par exemple une expression que l'on trouve chez Cicéron "mihi religio" que l'on traduit par "je crains que...". Mais si on rattache le terme Religio à la notion de crainte, la question serait de savoir crainte de quoi? De qui? Scrupule envers quoi? Envers qui?

Force est donc de constater que Religion implique l'existence de quelque chose, la présence de quelque chose, objet du lien ou de la crainte. Il reste à identifier la chose que l'on craint ou avec laquelle on cherche à se lier. Peut-on trouver une réponse dans la geste de l'humanité en essayant de remonter le temps aussi haut que possible, aussi loin que possible?

Désormais, la mort existe

Les anthropologues proposent de situer vers l'an 100 000 avant J.C une nouvelle humanité très différente de celle dont on vient de parler. Cette différence concerne le corps et la culture. Nous sommes en présence d'une nouvelle race: Le faciès est bien différent, la main est différente, la stature est différente. Avec cette nouvelle humanité, une nouvelle culture matérielle: Le biface se substitue aux pierres aménagées. Mais il y a lieu également de signaler la présence d'une culture d'une autre nature: une culture immatérielle. La naissance du symbole, du signe chargé d'une signification: le Néandertalien inhume ses morts.

Voilà donc une nouvelle attitude, un comportement jusque-là inédit. Désormais, la mort existe. On en prend acte et l'on agit en fonction de cette prise de conscience. Cette nouvelle humanité ne se contente pas d'enterrer ses morts; elle les dote d'un mobilier funéraire, conçu comme un viatique. Voilà un code qu'il nous faut décrypter. D'aucuns parleraient d'un refus de la mort ou plutôt d'une lecture relative au destin de l'homme qui passe de vie à trépas.

Mais cette humanité Néandertalienne n'a pas fini de nous surprendre. A EI-Guettar, on a découvert l'une des plus anciennes expressions religieuses. Il s'agit d'un tumulus érigé par une communauté Néandertalienne en l'honneur d'une source d'eau vive, l'eau étant perçue déjà comme la condition nécessaire à la vie. Ce tumulus, plus connu sous le nom de l'Hem6rmaïon d'EI-Guettar, semble traduire reconnaissance et essai de séduction ou encore captation de bienveillance. C'est déjà le principe du "je donne parce que tu as donné et pour que tu continues de donner".

Allah, Jésus, Être

Dès lors, L'objet du lien ou de la crainte est perceptible dans ce comportement pour ainsi dire religieux. Il est perceptible dans le vécu de cette humanité balbutiante puisqu'elle semble s'adresser à une présence. A cette présence, chaque culture donne un nom, parfois plusieurs noms. Pour un musulman, il s'agit d'Allah; pour un chrétien, c'est Jésus; pour les juifs, ce nom dériverait d'une racine qui contient la notion d'Être.

Il s'agit donc de l'Être par excellence. L'Être qui transcende le temps et l'espace. Il échappe à la temporalité et à la spatialité. En fait, il s'agit d'une présence qui se dérobe à toute définition parce qu'elle ne peut être contenue, la définition étant un cadre, une enceinte, un contenant. Or, nul contenant ne saurait prétendre pouvoir contenir cette Présence qui, n'ayant pas de nom, suscite l'inquiétude de l'homme et sa crainte ainsi que son désir de s'en approcher, de s'y lier dans l'espoir de se la rendre propice et d'éviter son courroux. Le fidèle ou disons l'homme ordinaire, habitué à l'expérience matérielle, s'est permis de lui donner un nom et le plus souvent plusieurs noms parce qu'il n'y avait aucun nom qui puisse convenir. C'est l'unicité plurielle. Le nom reste en-deçà de cette présence. Pour les Grecs, cette Présence est Zeus, Apollon, Athéna, Poséidon, Asclépios, Déméter et les autres. Le panthéon serait l'expression plurielle de cette présence dont l'unicité ne peut être perçue que par ceux qui seraient capables de synthèse et d'abstraction spirituelle.

Voilà donc la Puissance

Plus audacieux, les historiens des religions ont proposé de nommer cette présence efficiente "le Sacré", terme qui se rattache au latin Sacer. Il désigne l'interdit, c'est-à-dire l'inaccessible, l'inconnaissable, l'ineffable, l'invisible, l'incontournable, l'incomparable. Le Sacré, une force, une puissance agissante, une puissance par laquelle nous sommes agis. Cela me rappelle une mosaïque où nous lisons: "agimur, non agimus".

Voilà donc la Puissance qui nous anime et nous agite. La notion de Puissance me conduit à évoquer un nom, j'allais dire un théonyme, présent dans l'univers sémitique. Il s'agit de Il ou El que l'on trouve dans presque toutes les religions sémitiques, de la Mésopotamie à la presqu'île arabique en passant par la Palestine. C'est Elohim dans la Bible, notamment dans l'Ancien Testament. Dans la religion phénico- punique, nous trouvons El et Elim. Chez les Arabes, nous avons Ilahun إله mais nous trouvons surtout Allah. Ce sont des formes différentes de la racine El ou Il qui contient essentiellement la notion de puissance. Cette idée de puissance est attestée dans le parler ordinaire des Hébreux et sans doute aussi des Arabes.

Pour la langue arabe je crois pouvoir dire que le terme آلة, outil, instrument, se rattache à cette même racine. Cela dit, on voit que le Coran a proposé aux Musulmans de nommer cette Présence Allah. Il serait très utile et instructif de voir quand et dans quelles circonstances le nom d'Allah a paru dans le Coran. Il n'est pas dans le premier verset. Je pose la question aux philologues et aux exégètes.