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muhammad ali

Ce texte a été écrit en 2003 et est une façon de rendre hommage à Mohammad Ali.

Il a vingt-cinq ans. Il n'a rien connu d'autre que la guerre civile. Il ne sait presque rien du reste. Ce qu'on a bien voulu lui apprendre à l'école. Sommairement. Les chefs historiques. Les libérateurs. Les martyrs. Tous seraient, en tout cas à ce que dit sa grand-mère - en hochant doucement la tête avec une grimace quasi comique - horrifiés de voir le pays tel qu'il est devenu; fratricide. Il a beau lui répéter qu'eux aussi, se sont bien entretués, elle ne veut rien entendre.

Il n'a pas pris le maquis. Il n'a jamais voulu aller en France ou ailleurs. Il a traversé vaille que vaille la guerre. Il dit ne pas très bien se souvenir dans quel état. Il a dénombré les morts. Il a essayé de hurler l'horreur d'un pays qui sombre, dans tous les journaux qui ont bien voulu de ses articles. Personne n'a rien entendu. Les morts n'ont pas fait le poids. De toute façon, c'est trop tard. Son pays revient lentement à la vie. Comme il peut. Jusqu'à la prochaine réplique.

Ce matin au réveil, il a vu qu'il faisait beau et ça lui a fait plaisir. Pendant dix ans, il n'en a eu rien à faire du soleil. Il ne servait qu'à lui rappeler sa misère et celle de son pays. Il faut fêter ces retrouvailles. Pour la première fois depuis longtemps, il a envie d'écrire. Pas par devoir. Tout simplement envie.

Un roman. Une nouvelle. Un article, c'est peut-être plus simple pour commencer. Un article pour se faire plaisir. Un portrait. Il y a pensé parfois, entre deux assassinats. Entre deux massacres. Écrire une série de portraits. Des amis exilés à Paris lui ont dit aimer ceux publiés dans Libération. Il aura peut-être enfin le temps d'en relire quelques-uns, à tête reposée et de s'en inspirer.

En réunion de rédaction, il soumet l'idée à ses collègues. Il faut trouver celui qui ouvrira la série des portraits, « le parrain de l'opération en quelque sorte », lui conseille celui d'entre eux qui n'assiste aux débats que pour en faire un compte-rendu exhaustif aux autorités. Faute de n'avoir jamais lu une ligne du journal Libération, il faut admettre au mouchard, le mérite de s'être imbibé de longues années de parabole et de « Téléthon ». Le parrain de l'opération ! Qu'est ce qu'il ne faut pas entendre.

Il a déjà réfléchi à un tas de possibilités en route. Il propose un combattant, pour commencer.
- Très bien, un martyre, c'est très bien, lui répond l'expert ès télévision.
- Non je n'y connais rien, plutôt quelqu'un de vivant que je pourrais rencontrer, interroger, dont je pourrais forcer la confidence.
- Un moudjahid ? C'est plus délicat. Lequel choisir ? Et puis comment vérifier que ce qu'il te dira est vrai, il faut quelqu'un de respectable...

Il s'en va. Son article ne sera probablement pas publié. Il s'en moque. Il a retrouvé l'envie d'écrire, le bruissement du texte dans sa tête. Les phrases qui commencent à se former, dans le désordre. Les mots qui se bousculent et se mettent à le submerger.

En pleine rue Didouche Mourad il se sent pour la première fois depuis longtemps un peu de légèreté. Il fait chaud. Il transpire sous sa chemise. Il a envie de courir. De sautiller. Il en envie d'écrire un texte sur Ali. Il a vu mille fois ces images. L'entraînement avant le match contre Forman au Mozambique. Mohamed Ali qui court, qui sourit aux gens, qui embrasse les enfants en passant.

Ali qui danse. Ali qui demande à la foule en tendant l'oreille : « Who is the champ of the world ? » Il a envie de lui répondre. De crier « Ali !». Il se trouvera certainement quelqu'un dans la rue pour se retourner. C'est un prénom courant ici. Alors il ose. Ali ! Cassius serait passé moins inaperçu.
Il ralentit le pas.

Ça l'a toujours un peu contrarié cette histoire de conversion. Qu'on cantonne Ali à ça. Son Ali, c'est celui qui a jeté à l'eau la médaille d'or reçue aux jeux olympiques. Parce qu'on lui avait menti, en disant qu'elle était en or. Pour lui, Ali, c'est un titre de champion du Monde des poids lourds, toute une vie, confisquée parce qu'il a dit non au Vietnam. Ce jour-là il a dit non à tout le reste. À l'Afghanistan, à l'Irak et à tout ce qui nous attend encore.

Il a lu, il y a peu, dans un article, qu'on aurait demandé au champion comment il se sentait à l'idée de partager la même foi que les suspects arrêtés par le FBI, après les attentats du 11 septembre. Le fauve a rugi de nouveau. Parkinson ne peut rien contre ça. Le champion a rétorqué : « Et vous, comment vous sentez vous, à l'idée que Hitler partageait la vôtre ? ».

Aucun croyant ou prétendu tel n'est le porte-parole ou le représentant des autres. C'est un principe élémentaire. Que l'on refuse aux musulmans. Il revient à son texte. On a assez écrit de biographies, d'enquêtes et d'hommages. Il faut quelque chose de nouveau. Il essaye de se souvenir.

A quel moment a-t-il commencé à aimer Ali ? Il pense à sa grand-mère. Elle lui a toujours raconté des anecdotes saugrenues. Le président Boumediene qui tient un discours à l'ONU en arabe, alors que tout le monde attendait le Français. Un véritable tollé. Les interprètes en panique. Un vrai geste politique. Il serait infoutu de dire en quelle année cela a bien pu se passer. Etait-ce bien à l'ONU ?

L'essentiel c'est l'histoire, qui, faute d'être vraie, reste belle. Si non e vero e ben trovato dit le dicton italien.

Celle que sa grand-mère lui a racontée sur Ali, il pourrait essayer de la vérifier. C'est son métier après tout. Recouper les sources et les soumettre à M. Téléthon. Consulter les archives du quotidien national de l'époque. Interroger ceux qui y étaient. Mais ça gâcherait tout. Et de toute façon M.Téléthon n'en voudrait pas.

Ce jour-là, Alger se devait d'être triste. Boumediene venait de mourir. Les funérailles allaient être grandioses pour honorer le chef. Les Algérois avaient craint cet homme pendant des années et, maintenant qu'il était mort, ils le pleuraient. Avec excès. Comme ils en pleureront d'autres encore.

Ali serait venu assister aux funérailles. Saluer un compagnon de route. Il l'imagine descendant de l'avion. Majestueux, en costume noir. L'heure n'est pas à la danse et aux traits d'esprit. Le tiers-monde est en deuil. Ali est là pour le rappeler. En venant de l'aéroport, on a dû le faire passer par la Moutonnière pour qu'il voie la baie. Pour qu'il voie Alger. Il a dû en frissonner. Il sait qu'il sera difficile d'écrire combien cette ville est belle.

Il a suivi le cortège, marché dans les rues. Des gens l'ont reconnu. Ils ont crié son nom. Heureux. Oubliant leur deuil. Personne ne leur demandait : « Who is the champ of the world ? ». Mais ils criaient : « Ali ! Ali ! ». Les coups de matraques sont tombés. En trombe. Il fallait calmer la foule, la rappeler à l'ordre. À la décence. On lui a hurlé que ce n'était pas le nom du champion qu'il fallait crier dans un tel jour, mais « Allah Akbar ». L'Algérie sonnée, allait mettre bien du temps à s'en remettre.

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