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Trump et Jérusalem: Une perspective historique et juridique

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DONALD TRUMP
MANDEL NGAN/AFP/Getty Images
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Le Président des États Unis Donald Trump a déclaré qu'il est l'heure de reconnaitre officiellement Jérusalem comme capitale d'Israël. Cette décision arrive soixante-dix ans après la déclaration de l'établissement de l'État d'Israël, qui a été annoncé unilatéralement le 14 mai 1948 par David Ben-Gurion. À cette époque, les frontières n'avaient pas encore été définies. Et c'est même pour cette raison que l'admission d'Israël aux Nation Unies (NU) est devenue rapidement une priorité stratégique. À l'époque, l'admission aux NU était - et cela est vrai même aujourd'hui - "la façon la plus rapide" pour obtenir une reconnaissance universelle ou générale.

Cependant, la demande originelle d'admission d'Israël aux NU a été rejetée par le Conseil de Sécurité le 17 décembre 1948. La deuxième demande a été postulé le 29 février 1949. "Les négociations", avait assuré à l'assemblée générale des NU Abba Eban (qui est devenu, par la suite, Ministre des affaires étrangères), "n'auront, de toute façon, pas d'effets sur le statut juridique de Jérusalem, qui doit être défini selon le consensus international".

Ces promesses inévitables - qui étaient à la base de l'admission d'Israël aux NU - ont été prononcées un an après la guerre de 1947-48 (lire, à ce propos, les "mantras sacrés" ou le "rejectionisme" de Uri Avnery) et aucuns des évènements, qui se sont produits pendant les soixante-dix ans successifs, ont le pouvoir juridique de les effacer. Même si l'on considère qu'en 1980 Israël a adopté la Loi fondamentale qui définissait Jérusalem comme "une et indivisible" et comme "capitale d'Israël", le Conseil de Sécurité des NU a adopté la résolution 476 qui affirmait que "les mesures qui ont altéré le caractère et le statut géographique, démographique et historique de la Ville Sainte de Jérusalem sont nuls". Cette décision était à l'unisson avec les principes juridiques qui avaient été affirmés pendant les 35 ans précédents.

En juin 1945, en effet, la conférence de San Francisco a énoncé, dans l'article 80 de la Charte des Nations Unies, que l'organisation a le pouvoir suffisant pour conclure le Mandat existant pour la Palestine. Dans le plan de répartition (résolution 181, 29 Novembre 1947) l'Assemblée générale a clarifié la volonté d'établir une tutelle avec le régime de Jérusalem.

La relevance historique

Malgré ces considérations, même les simples aspects juridiques peuvent expliquer pourquoi toute démarche qui concerne Jérusalem déclenche nécessairement une polarisation: c'est en effet l'Histoire qui montre pourquoi la décision unilatérale ou les tentatives de Trump sont funestes.

Malgré les grandes déclarations, "Uru-Shalem" (la ville "fondée par Shalem", un dieu vénéré par les cananéens), fondée par les cananéens il y a 5000 ans, n'a jamais appartenue à un seul peuple dans toute son histoire. Et c'est là une raison supplémentaire qui explique, dans sa propre nature, que Jérusalem doit être internationale, ou au moins, partagée bilatéralement.

Avant l'arrivée des religions monothéistes, Al-Haram al-Sharif, le lieu où se situe le temple de Solomon, avait accueilli un lieu de culte pour les cananéens. Il faut aussi souligner que dans la Bible, Jérusalem est souvent mentionnée comme "Sion", le plateau où, au début, ses habitants ont construit la forteresse originelle de la ville. "Sion" est un terme d'origine cananéenne et peut être traduit comme colline ou plateau.

Au début du siècle dernier, à peu près 80% des habitants de la ville vivaient dans des quartiers mixtes. Dans les mémoires de Yaacov Yehoshua, Yaldut be-Yerushalayim ha-yashena, l'auteur écrit que dans la ville "il y avait des compounds pour les juifs et pour les musulmans. (Ils) Ont été comme une seule famille [...] Nos enfants jouaient avec leurs enfants, et si les enfants d'autres quartiers nous frappaient les enfants musulmans qui habitaient dans notre compound nous protégeaient. Ils étaient nos amis".

Tout cela ne devrait pas faire penser que les conflits inter-religieux ou confessionnels n'existaient pas. Dans le Moyen-Age, des émeutes ont étaient enregistrées. Cependant, leur nature et leurs objectifs étaient difficilement comparables à ceux de nos jours. Surtout, ils ne sont pas emblématiques de l'histoire réelle de Jérusalem, et de la région en général.

C'est aussi vrai que l' "histoire réelle" et les équilibres locaux, surtout dans la période ottomane, n'étaient pas perçus par tous les observateurs - en particulier les étrangers - de la même façon.

En 1839, William T. Young, le premier Vice-consul de Jérusalem anglais, notait, par exemple, qu'un juif à Jérusalem n'était pas considéré "mieux qu'un chien". Il dû admettre que, en cas de besoin, un juif aurait trouvé un abri "plus vite dans une maison d'un musulman que dans celle d'un chrétien".

Surtout, les observateurs étrangers avaient l'habitude de formuler des opinions, selon les différentes périodes, hétérogènes. Quelques années plus tard, en 1857, le Consul anglais de Jérusalem, James Finn, a déclaré qu' "il y a peu de pays dans le monde où, au-delà des apparences, il y a une aussi grande tolérance vers la pratique religieuse comme celle qu'il y a en Palestine".

En outre, il n'existe aucun type de mémoire, comme celles judiciaires, qui permettent de mieux vérifier dans quelle mesure les communautés locales percevaient elles-mêmes en tant qu'éléments constitutifs du milieu ottoman.

L'historien américain Amnon Cohen, qui a passé des années a étudier les documents des archives du tribunal religieux de la Charia (Loi islamique) de la Jérusalem ottomane, a trouvé 1000 cas de juifs qui ont été jugés entre 1530 et 1601. Les juifs, en effet, préféraient utiliser le tribunal Charaïque plutôt que le leur, rabbinique: "Les sujets juifs du Sultan", notait Cohen, "n'avaient pas de raisons pour déplorer leur statut ou envier leur condition de vie. Les juifs de Jérusalem ottomane jouissaient d'une certaine autonomie religieuse et administrative dans l'état Islamique et, en tant qu'éléments constitutifs et dynamiques de l'économie locale et de la société ils auraient - et ils l'ont fait - contribué à son fonctionnement".

Arthur Balfour, qui a donné son nom à la déclaration de 1917, a visité la Palestine pour la première fois en 1925. À cette occasion, il a présidé la cérémonie d'inauguration de l'Université Juive de Jérusalem, accompagné par Chaim Weizmann et sa femme, Vera.

Malgré la connaissance très limitée de Balfour sur la réalité locale, ses actions étaient fondées sur la ferme conviction que les idées qu'il était en train d'adopter étaient "enracinées sur des traditions ancestrales, sur les besoins du présent, dans les espoirs du futur, d'une importance bien plus profonde que les désirs et préjudices de 700 000 Arabes qui habitent aujourd'hui cette terre ancienne".

Tous les analystes et historiens peuvent avoir une opinion différente de ces aspects et de l'approche de Balfour. "La vérité", notait Oscar Wilde, "est rarement pure et jamais simple".

Cependant, il reste une question: le Président des États-Unis Donald Trump, d'une manière pas très différente de celle d'Arthur Balfour il y a un siècle, impose une compréhension unilatérale de la réalité locale sans connaître son complexe passé et présent. Et encore une fois, ceux qui paieront tout cela seront les Israéliens et les Palestiniens.

Article rédigé par Lorenzo Kamel pour Menara - Middle East and North Africa Regional Architecture: Mapping geopolitical shifts, regional order and domestic transformations vise à éclaircir les dynamiques historiques, politiques, économiques et sociales qui sont entrain d'affecter le Moyen Orient et l'Afrique du Nord. En outre, le projet trace les scénarios potentiels, reliés aux transformations régionales, dans le moyen (2025) et le long (2050) terme, et identifie les élements de continuité et de rupture avec le passé. Pour avoir plus d'informations sur MENARA: http://www.menaraproject.eu

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