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Les salariés marocains sont-ils fainéants by design?

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SALARIE MAROC DORT
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ENTREPRISE - Récemment, un entrepreneur me faisait part de la difficulté qu'il avait à motiver ses collaborateurs. Il estimait avoir tout fait pour créer une culture d'entreprise propice à l'autonomie et l'innovation: open space moderne, superbe cafétéria, et cerise sur le gâteau, console de jeu dernière génération avec écran géant en libre service.

Malgré tous ces efforts, ses collaborateurs n'étaient pas motivés. Au point où le dirigeant en question en a tiré un constat sans appel:

Impossible de donner la liberté aux salariés marocains. Ce sont des fainéants par nature.

Qu'est-ce qui clochait?

Derrière le tableau idyllique qui m'était présenté, je n'ai pas pu m'empêcher de poser quelques questions pour mieux comprendre le contexte. Au fil de notre discussion, trois points ont particulièrement retenu mon attention:

  • Les salariés étaient clairement sous payés par rapport au marché. D'autre part, ils ne disposaient d'aucun avantage particulier (mutuelle, tickets restaurants, etc.).
  • L'entreprise comprenait moins de 10 salariés. L'entrepreneur gérait directement les collaborateurs. Il était toutefois souvent absent, trop pris par le développement commercial. Il n'avait ni le temps, ni la patience de fixer des objectifs à ses collaborateurs. Encore moins de les suivre.
  • Le patron estimait qu'un "merci" ou "bravo" était signe d'hypocrisie. Par contre, il était convaincu qu'un bon recadrage de temps en temps avait son petit effet.

Rémunération en dessous du marché, pas de suivi et peu de reconnaissance. Autant de raisons d'insatisfaction et de démotivation. La console de jeu ne faisait clairement pas le poids.

Motivation des collaborateurs: la théorie des deux facteurs

Il doit exister autant de théories de motivation de collaborateurs que de livres de management. J'ai toutefois une préférence pour l'une en particulier: la théorie des deux facteurs de Herzberg.

Les managers ont souvent tendance à croire que les motifs de satisfaction et d'insatisfaction de leurs collaborateurs se situent sur le même plan. Si le "solde" est positif, le collaborateur est satisfait donc motivé.

perception commune

Cette vision (la plus commune) est toutefois erronée. Frederick Herzberg a identifié en 1959 deux types de facteurs:

  • Les facteurs d'hygiène qui n'apportent pas de satisfaction mais peuvent entraîner une forte insatisfaction s'ils sont en dessous d'un certain seuil. Exemples: Rémunération, conditions de travail, sécurité, etc.
  • Les facteurs de motivation qui sont sources de satisfaction et participent à l'accomplissement de soi. Exemples: Reconnaissance, épanouissement, autonomie, etc.

theorie 2 facteurs

Salariés marocains: un désengagement légitime

En prenant cette grille de lecture, force est de constater que les salariés marocains ont plusieurs raisons d'insatisfaction et presque aucune de satisfaction.

Conditions de travail précaires

Les conditions de travail des salariés marocains restent loin d'un niveau acceptable. La dernière enquête du Haut Commissariat au Plan montre que la qualité de l'emploi en 2016 n'est clairement pas au rendez-vous: rémunération faible (motif principal de mécontentement -- 71%), absence de couverture médicale (78,4% de la population active), etc.

Culture managériale Command & Control

Même lorsque les conditions de travail atteignent un seuil acceptable (insatisfaction faible donc), le style de management à la marocaine (comprendre le plus répandu au Maroc) ne pousse pas à la motivation: directif, culture du command & control, souvent paternaliste et parfois infantilisant.
Vus ces constats, le salarié marocain n'est pas fainéant par nature. Il est désengagé car les facteurs d'hygiène sont peu adressés. Les facteurs de motivation encore moins.

"Fainéantise, indifférence et irresponsabilité sont des réponses saines à un travail absurde." Frederick Herzberg

Comment motiver ses collaborateurs?

La question en elle même est biaisée. Le rôle du dirigeant n'est pas de motiver ses collaborateurs. Son rôle est plutôt de créer le cadre pour que chaque salarié trouve du sens et une source de motivation dans son travail. Et ce cadre nécessite des fondations, à savoir des conditions de travail "acceptables".

Adresser les facteurs d'hygiène est une condition préalable non négociable: politique salariale équitable, couverture médicale, environnement de travail sain, etc. Si les facteurs d'hygiène ne sont pas maîtrisés, tout effort de motivation des collaborateurs sera inutile.

Si et seulement si les facteurs d'hygiène sont adressés, il est dès lors possible de travailler sur ce qui motive vos collaborateurs. Ci-dessous quelques pistes (non exhaustives) qui permettent de mieux les embarquer:

Autonomie: donnez leur la liberté de prendre des décisions dans leur périmètre de mission.

Maîtrise: définissez avec eux des objectifs proportionnels à leurs capacités. Ni trop simples ni impossibles, leur atteinte permettra au collaborateur de progresser.

Communication: instaurez une vraie culture du feedback. Faites-leur des retours régulièrement sur leur travail et acceptez les leurs.

Si vous souhaitez avoir des collaborateurs motivés et embarqués, adressez les critères d'hygiène y compris les plus basiques d'une part, et créez le cadre nécessaire à l'accomplissement de soi d'autre part.

Certes les pratiques visibles à la Google peuvent aider à améliorer l'environnement de travail (superbes locaux, consoles de jeux en libre service, etc.). Mais si elles sont les seules initiatives que vous prenez, ce seront de simples artifices et vos collaborateurs les percevront comme tels.

Après tout, personne n'a entendu parler d'un collaborateur de chez Google qui était sous payé ou/et qui se fait recadrer pour 5 minutes de retard, non?

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