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Les damnés de Sidi l'Khiar

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Rien ne peut m'arracher plus de satisfaction que de lire sur les visages défaits des "bizuts" que j'accompagne l'appréhension du premier contact avec une population étrangère. La crainte de fouler le sol d'une terra qui, quoi que proche, demeure totalement incognita. Et c'est avec autant de bonheur que je constate l'évanouissement de cette peur fondée sur une somme d'idées préconçues, sur un danger hypothétique, cédant sa place à un rapport de confiance qui s'installe peu à peu entre l'observateur et l'observé.

Il est tout de même fascinant de voir à quel point les réflexes des habitants de bidonvilles -à la vue des porteurs de calepins- ont la vie dure. Un premier habitant qui considère l'arrivée de la troupe, stationne à mi-chemin, reporte ses affaires à un moment ultérieur, fouille nerveusement dans ses poches à la recherche d'un objet inexistant. La moue interrogative n'échappe à personne. Le jeu de mime auquel le "bidonvillois" s'affaire peine à convaincre. Par empathie, je décide d'envoyer l'un des étudiants à sa rescousse. Il le salue timidement avant de lui débiter "l'extensible" discours de présentation.

Dans ces lieux où le recensement reste l'enjeu principal, l'arrivée de la "loujna" (commission de logement) est l'Evénement -avec un grand "E"- qu'il ne faut en aucun cas rater.
Plantons le décore ...

Tous les ans, à cette période de l'année, les étudiants en master-recherche d'anthropologie urbaine de l'université d'Oran II organisent une sortie de terrain de dix jours pour explorer l'une des facettes du phénomène urbain en Algérie. Pour des raisons diverses et variées, le terrain élu par le comité pédagogique était celui du douar Ain El Beida. Un quartier spontané situé dans la commune éponyme. Ainsi, a-t-on confié à l'auteur de ces lignes la tâche de mener l'"expédition".

Le douar de Aïn El Beida est une accumulation d'habitations qu'on qualifierait de spontanées, dont les plus vieilles datent de l'ère coloniale. Je passerai sous silence les détails ayant trait à la morphologie et à la composante sociale du quartier. Je me limiterai dans ce texte, et c'est en cela que réside mon propos, de traiter d'une population qui squatte, depuis quelques années déjà, une toute petite portion, à l'extrémité sud de l'oued. Ce même oued qui scinde le quartier en deux parties (douar Arabe sur sa rive est, Maroc sur celle de l'ouest), et qui abrite sur son lit l'un des plus importants bidonvilles de l'Oranie.

Prenant corps au bas d'une butte qui supporte le cimetière de Sidi L'Khiar, le bidonville dont il est ici question se compose d'une cinquantaine de baraques, construites en parpaings et coiffées de dalles ondulées. Ainsi, coincés entre le lot de sépultures et une décharge sauvage, les maîtres des lieux se qualifient de "morts d'entre les morts", "d'oubliés de Sidi L'Khiar", "de damnés de la terre".

Ce texte se veut le récit d'une rencontre entre deux univers : celui des bancs de la fac, de l'ordre, de la théorie d'un côté, et celui de la vie sans fard ni artifices de l'autre.

Le "damné" et les porteurs de calepins

Bien évidemment, il existe la loujna, mais il existe aussi toute une série de ses pâles copies: les journalistes, les gascons d'un quelconque parti politique, les cracheurs dans l'eau de la mairie. Et puis il y a nous et nos semblables. Ceux dont la venue nourrit grandement la théorie du complot. "C'est certainement des gens de la wilaya, de la daïra, de la mairie ... etc. qui se font passer pour des étudiants", songent-ils, se disent-ils, et ne prennent point de pincettes pour nous balancer, en pleine poire, le fond de leur pensée.

Les wallah avec lesquels on avait cru sage de ponctuer la présentation ressassée des dizaines de fois dans le bus, nous menant jusqu'à ce lieu, n'ont pas eu l'effet escompté. "Qui que vous soyez, ça fait toujours du bien de voir des gens s'intéresser à notre sort... Notre condition ?! Si vous voulez !", nous dira l'une des habitantes avec une imperceptible pointe d'ironie. Il m'est arrivé à maintes reprises de surprendre l'un des apprentis, perturbé, désarçonné par ce qu'il venait de voir, d'entendre ou parce que l'entretien qu'il menait échappait à son emprise.

Avec tous les bagages théoriques dont mes étudiants sont porteurs, la connaissance presque parfaite de leur grille d'observation, la maîtrise des techniques "d'immersion", il leur est arrivé par moments de se sentir impuissants, incapables de conduire leurs interviews à leur guise. Il faut dire que dans le jeu des questions/réponses les bidonvillois connaissent un sacré rayon. S'il existe une leçon que ces étudiants de master ont apprise, ça serait celle-ci : On ne mène pas d'entretien avec un habitant de Sidi L'khiar, mais on embarque avec lui dans une discussion comme dans un radeau de fortune... le courant se charge du reste.

Cette leçon de méthode nous la devons à un certain Boualem. Celui-là même qui, nous voyant arriver, hâta le pas dans son taudis pour en ressortir coiffé d'une casquette aux couleurs de la nation, au cas où les membres de la loujna seraient durs de la feuille... Adoptant la posture du négociant de diamants, il étouffera sa curiosité, s'abstiendra de parler en premier, nous piègera dans la gêne du silence incommodant. Faits de la sorte, l'un d'entre nous, le front perlant de sueur, se lance.. "enfin", avais-je pensé. "Nous.. Nous sommes.. étudiants en.. bla, bla..étude...ville..bla..bla". L'oreille bien tendue au porte-parole, ses yeux scrutaient tour à tour nos visages comme dans un interminable traveling à la Zemmouri.

Mis ainsi à sa merci, il entamera l'un des plus savants et des plus détaillés des monologues. "Ainsi vous voulez savoir comment nous vivons dans ce lieu... Je ne doute pas que vous ayez une première idée, une impression fort imprégnée de tristesse, d'horreur et de dégout, et ça, voyez-vous, je peux tout à fait comprendre. Ce que par ailleurs j'ai du mal à assimiler, c'est ce rituel que vous et vos semblables entreprenez pour nous approcher. Je dois dire que de défilés de loujna, j'en ai vu des dizaines durant les années passées ici. Vous arrivez au milieu de la matinée, dégainez vos appareils photos, en ayant conscience que cela va avoir de l'effet sur les petites gens que nous sommes. Bizarrement, ça fonctionne ! Vous parvenez à attirer la foule, tel le morceau de sucre les abeilles. Vous vous épargnez par là même la peine de toquer aux portes brimbalantes des taudis. Les informations que vous voulez récolter vous sont alors servies comme sur un plateau d'argent. La question que je me pose toutefois : ces infos sont-elles fidèles à la réalité ? Je ne saurais vous le dire... Elles renferment certainement une part de vérité, mais une chose dont j'en ai la certitude, ce discours qui vous est raconté, est cohérent avec le paysage qu'il vous est offert d'observer. Dans l'image comme dans le son, la détresse est omni-présente. Au mot près, tout le monde vous racontera le même speech : "je vis avec épouse et enfants dans une seule pièce faisant office de chambre à coucher, de salle à manger, de sanitaire, etc. ; on craint pour notre vie les jours des grandes pluies ; il y a au moins trois personnes qui ont perdu la vie électrocutées parce que l'installation du réseau est réalisée par des amateurs ; nos enfants ont des rats pour compagnons de jeu ; les autorités se souviennent de notre existence qu'à l'approche des élections ; si comme vous dites vous ne pouvez pas nous aider essayez au moins de faire entendre notre cris de détresse, notre "voix"".

Voilà en gros ce que mes voisins vous raconteront. La dureté de la vie du bidonville leur a appris à être brefs et efficaces. Ils savent pertinemment que vous et vos semblables n'avez pas le temps, que vos sauts furtifs sont autant des occasions à saisir, et qu'il faudrait éviter de gâcher avec du verbiage aussi vide que ma main... Des détails sont tus, par crainte ou peut-être par décence.

On veut bien mettre en exergue sa misère, sans que sa dignité soit atteinte, ou que son statut de "citoyen" ordinaire soit perdu. Revendiquer sa citoyenneté demeure sa seule porte de sortie, de ce fait on va taire tout ce qui est susceptible de remettre en question sa citoyenneté. On ne vous dira, pas par exemple, que dès que la nuit tombe ce gourbi se transforme en territoire autonome, souverain, avec ses lois et ses règles. Où des maitres noctambules se pavanent en toute quiétude le cran d'arrêt à la ceinture, règnent à coups de gourdin et de machette. Qu'on vit à la merci de l'installateur d'électricité, des courtiers d'interstices. Que face à la détresse on ne peut compter que sur son voisin. Que réclamer l'assistance de la protection civile, de la police, etc. est un réflexe qu'on a depuis longtemps abandonné.

Tout cela pour dire que pour saisir le vécu, le nôtre de surcroit, il faudrait revoir votre manière de faire. L'image griffonnée sur vos calepins ne reflète pas la réalité du quartier, mais exprime seulement un SOS lancé par une population en quête d'une vie meilleure. Rien ne vous sert de rester debout, si vous souhaitez saisir notre vécu il faudrait apprendre à se mettre en tailleur, s'assoir à même le sol... à ne pas craindre les salissures".

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