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Chronique d'un racisme ordinaire

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ALGERIA MIGRANTS
FAROUK BATICHE via Getty Images
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Je ne saurai dire qu'elle est la raison qui me pousse à déterrer l'un de mes anciens textes. Enfin si, il en existe une. Une révolte sourde, un ras-le-bol qui a appris à se faire discret face au racisme dans sa forme la plus hideuse qui soit, parce qu'ordinaire.

Depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux, circule une vidéo captant un moment tout à fait banal (de mon point de vue, même s'il ne vaut pas grand-chose !) d'une vie de migrants subsahariens. Un marché improvisé sur le lit d'un oued de l'algérois. Mais à la lecture des commentaires qui ont accompagné la séquence, on ne peut se rendre compte qu'aisément à quel point certains de mes compatriotes ont l'insulte au bout de la lan...euh des doigts.

Quand il s'agit d'exprimer sa haine, ils font preuve de beaucoup d'esprit. C'est le cas, par exemple, de ce cadre de l'Office National du Tourisme (suivi par plus de 20 mille personnes, il est utile de le savoir) qui n'a pas hésité de lancer sur sa page un appel pour dire que si "les autorités, ouvre-t-il son texte de la sorte, ne bougent pas, le risque serait que ces réfugiés se transforment en miliciens qui massacreraient notre peuple". Ainsi, il existerait un milicien qui sommeillerait dans chacun de ces pauvres ressortissants. Si cela n'est pas une idée saugrenue !

Voici donc le texte*:

J'appartiens à une génération... la plus insignifiante que l'Algérie post-coloniale ait pu connaître jusqu'alors. Ni valeureuse pour avoir combattu l'ennemi et son injustice, ni révolutionnaire, car adhérant aux idéaux des nations qui rebutaient à tout alignement et aspiraient à la libération de leurs peuples, ni encore moins clairvoyante comme celle qui s'est soulevée un certain octobre 88 en ayant pris conscience de la supercherie du système politique. Mais bel et bien insignifiante car contrainte de rester au chevet d'un mythe agonisant.

Il va sans dire que le mythe en question est celui de "la grande nation". Même si dans les discours officiels et autres manuels scolaires, l'Algérie a pu maintenir son slogan, les unes des journaux de l'époque, par ailleurs, conjuguées à la rumeur qui piquait peinardement son sprint à notre insu, avaient entamé la broderie de la chronique d'une mort annoncée, mais jamais déclarée.

Durant tout le temps qu'avait duré cette longue et douloureuse agonie, l'imaginaire de la génération à laquelle j'appartiens vaquait à la quête d'autres mythes et s'est vue construire d'autres légendes. De ce lot, l'un des mythes se dégage. "L'herbe serait plus verte ailleurs" : on avait commencé à se dire, du moins on était certain que la teinte rouge n'y a pas pris et n'y prendra jamais. Plusieurs données et une figure -une seule - contribuaient à la culture de cette illusion.

L'écho nous arrivait de vagues successives d'universitaires, de lettrés et d'artistes qui quittaient le pays pour constater de leurs propres cerveaux en cavale l'éclat du vert de cette pelouse étrangère. La figure quant à elle serait celle du "migri", qui pointait son nez dès que le soleil de juillet se levait.

Dans chaque famille, dans chaque quartier, ou dans chaque rue on avait un petit migri envié par la bande d'enfants dont je faisais partie. Ce même migri qui avait tout le temps les poches remplis de friandises, avec les tons de sa tenue qui nous changeait des coloris des survet'sonitex amassés sur les étals de Souk el fellah. Et puis il y avait le vélo, véritable enjeux qui nous forçait à faire la cour à cette tête-à-claques agissant de manière condescendante à notre égard tout en ayant une maîtrise approximative du parler local.

La question de savoir "A qui va-t-il céder son véhicule cette année" nous angoissait terriblement. Ceci dit, tout le monde rêvait d'être à sa place, de se conduire comme il le faisait, de vivre en Algérie qu'un mois sur douze. Il y a aussi ces images qui commençaient à nous parvenir depuis peu par le biais d'une technologie : la télévision par satellite. Elles ont contribué à donner de la consistance à notre imaginaire, à mieux saisir le mythe du migri. On s'étonnera peu de constater quelques années plus tard que des centaines de jeunes tentaient d'atteindre la rive des convoitises, au péril de leur vie, sur des embarcations de fortune.

Les choses ont-elles changé depuis ? J'aime à croire que oui. On entend moins parler ces derniers temps des candidats à l'immigration clandestine, et un peu plus du désir de gens qui souhaitent retourner au bled. Des chibanis en mal du pays, mais aussi de jeunes entrepreneurs qui portent l'aspiration d'investir en Algérie. L'Algérie n'est plus fuie, elle est même pour beaucoup une terre d'émigration : On y vient pour travailler. De Chinois, de Turcs, d'Indiens, de Portugais, de
Marocains on en compte des dizaines de milliers dans nos chantiers. Ou pour se réfugier, la présence de ceux qui fuient la guerre et la misère de leurs contrées en est le meilleur indice.

Même si, de par la présence de ces "étrangers", notre société n'en sortira qu'enrichie, il est regrettable de savoir que ces hôtes sont parfois la cible d'un racisme dans sa forme la plus hideuse et la plus ordinaire qui soit, et qu'ils sont astreints à mendier pour survivre.
Dans l'attente de jours meilleurs, restons optimistes.

* Ce texte a fait l'objet d'un édito pour le numéro (02/2016) sur l'immigration, de la Nouvelle Revue de Presse. Revue éditée par le Centre de Documentation Economique et Sociale d'Oran http://cdesoran.org/.

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