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A propos d'un pamphlet signé Rachid Boudjedra

Publication: Mis à jour:
BOUDJEDRA
Herve BRUHAT via Getty Images
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Avec quelques jours de retard, le dernier texte de notre "Rachid national" a enfin atterri dans les librairies oranaises, et ce, pour le plaisir des plus assidus de ses lecteurs, mais aussi pour celui des curieux qui en entendent tellement de choses déconcertantes depuis près d'un mois.

Me concernant, je dirai que je fais partie des deux catégories à la fois, d'une je suis un amoureux fou de la littérature de l'auteur (de toutes les manières, on ne peut que l'être), et de deux, je voulais constater de visu la "violence", la "virulence", le "mauvais goût", "l'injustice" du texte, et donc forcément de son auteur tel que décrié de la part des membres appartenant à un certain cercle.

Dans ce cercle, on y a fait le procès, on y a confectionné le pamphlet d'un pamphlet. Un cercle, une ligue de justiciers qui s'était (de manière inconsciente certainement) formée pour dénoncer un livre, que seule une poignée de gens venait tout juste de lire, et avait fait fuiter un extrait (une capture d'une page, réalisée à l'aide d'un téléphone) pour fédérer le plus grand nombre de gens à sa cause.

Dans cet extrait, on y lit, dans la page 86 plus précisément, à propos de Kamel Daoud la chose suivante: "... Il a déclaré son admiration pour Albert Camus et son indifférence pour les Palestiniens, les Arabes et les musulmans, lui qui a été très jeune membre du GIA !".

Avant de donner mon avis à propos de ce pamphlet, une mise au point s'impose. Au risque de décevoir quelques uns des lecteurs, Kamel Daoud n'a jamais fait partie du GIA. Rachid Boudjedra lui-même est convaincu de ce fait. Pourquoi donc a-t-il avancé une telle chose ? Il me semble que la réponse se trouve dans la première phrase du chapitre XI.

En effet, notre cher Rachid désigne son écrit par un vocable qu'il avait coincé, comme pour souligner le sens (pour ceux qui aiment) ou pour relever le goût de sa daube (dans le cas contraire), entre des guillemets : "brûlot". Ainsi son intention était claire, il veut que son livre fasse l'effet d'un pavé qu'on balance dans la quiétude d'une mare; que cela fasse parler ; que cela fasse réagir. Il a, peut être, manqué de tact, de délicatesse, mais on ne va quand même pas interdire à Rachid de faire dans du Boudjedra !

Aussi, il est plus qu'utile de le rappeler, on évoque ici le texte d'un romancier, un inventeur de fictions qui plus est. Il est naturel que, rapportant un fait aussi banal que celui que Daoud ait usé sa culotte sur le tapis des cercles islamistes, au cours de sa courte existence, il tente de grossir quelque peu le trait, de donner du relief à un détail des plus insignifiants. C'est à mettre sur le dos de la déformation professionnelle. Quand à l'usage de l'adjectif banal, ne tiquez pas trop braves gens ! Je l'écris comme je le pense, je l'emploie parce que cela sied à mon idée : Jeune adulte dans les années 90, on avait au moins deux chances sur trois de se voir appartenir à la horde déchainée des sympathisants du FIS, d'adhérer aux idéaux des islamistes. C'était dans l'air du temps.

Il s'agit bel et bien d'un défaut professionnel et non pas d'ignorance comme aiment à défendre certains. Ce n'est pas parce qu'on a eu à téter au biberon du PAGS, qu'on est forcément ignare en matière de religion et de religiosité. A quelques exceptions près, on est tout à fait capable de faire la différence entre islam (comme religion) et islamisme (cet abime sans fond). Rachid, l'arabophile convaincu qu'il est, ne fait pas partie de ceux-là, de ceux qui n'ont pas une grande connaissance de l'islam, pour cause "d'aliénation coloniale qui les a privé de la langue arabe et de tout savoir concernant la civilisation arabo-musulmanne et de tout accès aux philosophes musulmans comme Ibn Rochd, Al Farabi, Al Halladj, Ibn Arabi, Maimonide et d'autres génies rationalistes" (p.63).

Revenons-en à ce corpus, susceptible d'être analysé de manière objective. Je dirai en premier lieu, que Boudjedra en a écrit de meilleurs. Mais on ne peut quand même pas demander à un "pamphlet" plus qu'il en faut. Cela reste tout de même un projet qui n'a pas eu le temps de murir, un texte qui n'a pas donné sa chance aux ratures, aux silences de la relecture critique, à la maïeutique. Il s'agit-là d'un texte écrit en réaction de... à la va-vite, donc. L'événement, le " déclic" dirait Boudjedra, qui fut à l'origine de ce pamphlet est la parution du livre de Feriel Furon : "Si Bouaziz Bengana, dernier roi des Ziban" en 2015.

Selon l'auteur, cet écrit incarne le summum dans l'art de contrefaire l'histoire, de manipuler des faits historiques, et par là, de l'opinion des petites gens que nous sommes. Le "contrebandiomètre" ainsi réglé, le livre dans son entièreté évoquera des acteurs de la scène intellectuelle algérienne. La quantité de sucre cassé sur le dos des uns et des autres est modulée selon sa propre appréciation de leurs œuvres.

C'est avec Yasmina Khadra qu'il était le plus "gentil", quoique quelque peu injuste à mon sens. L'acerbité de sa plume ne visera qu'un roman parmi la trentaine de livres que compte l'œuvre de Moulessehoul. Ce qui est à plaindre dans "Ce que le jour doit à la nuit" selon Boudjedra, c'est cette idéalisation de la cohabitation entre colons et colonisés. Car comme dans les romans de Boualem Sansal, ou dans "Les folles années du twist" le film de Mahmoud Zemmouri, il y "flotte une certaine nostalgie de la France coloniale, où on vit si bien, et ce sentiment d'un manque à jamais disparu" (p.23).

La cruauté, l'injustice de la France est donc passée sous silence, travestie, et c'est en cela que réside la faute, la "quincaillerie historique" (p.34), et c'est cela qui est reproché à tout ce beau monde.

Les "néo-camusiens" aussi en prendront pour leur grade. Boudjedra se demande à la page 57, "pourquoi vouloir octroyer de force la nationalité algérienne à Albert Camus qui n'en a jamais voulu ?". Il est dommage qu'il ait situé le débat sur un plan subjectif. L'écrit manque de pertinence parce qu'il est truffé d'attaques aussi frontales que personnelles à l'égard de quelques figures abordées. Je pense évidemment à Wassila Tamzali, à Kamel Daoud, mais aussi à Albert Camus.

Certes, je ne me suis jamais senti proche des idées d'Albert Camus, mais le talent de l'écrivain qu'il était, force l'admiration. Aussi, les descriptions que nous pouvons lire dans ses écrits de jeunesse (regroupés et édités sous le titre "chroniques algériennes") de la déchéance, de la misère des algériens sont d'une justesse et d'une fidélité infaillible.

Ce qui est à saluer dans le livre de Boudjedra est l'intention, soit le désir de redresser quelques torts, des indélicatesses commis par quelques uns de ses confrères. De mener une lutte contre ce mal qui se propage de manière viral appelé "haine de soi" et qui serait à l'origine d'une nouvelle tendance qui touche principalement l'acte créateur, la "contrebande de l'histoire".

Mais au risque de me répéter, il a, du moins par endroits, manqué cruellement de délicatesse, d'objectivité. Ce qui a rendu la pilule difficile à avaler c'est le remerciement qu'il adressa, en fin du volume, à Saïd, frère et conseiller du président. Ceci dit, "les contrebandiers de l'histoire" n'est pas un grand livre, d'ailleurs Boudjedra le dit à maintes reprises, ce n'est pas la prétention de l'écrit. Cela a tout de même le mérite d'exister.

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