LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Mehdi Rais Headshot

Les enjeux stratégiques de la nouvelle crise du Golfe

Publication: Mis à jour:
SAUDI KING
Handout . / Reuters
Imprimer

INTERNATIONAL - Quelques jours après la tenue du sommet entre les Etats-Unis et pays arabes à Riyad, un séisme politique a frappé la région du Golfe après que certains membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), plus précisément l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Bahreïn, l'Egypte et la Libye ont annoncé la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar.

Cette situation ne constitue guère un précèdent puisque déjà en 2014, un conflit entre les mêmes acteurs avait éclaté lorsque l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Bahreïn ont décidé de retirer leurs ambassadeurs accrédités au Qatar pour protester contre les agissements de ce dernier et son ingérence dans les affaires internes de "ses frères".

Cependant, cette nouvelle crise demeure inédite dans la mesure où l'Arabie saoudite et ses alliés ont décidé de rompre les relations diplomatiques avec effet immédiat, puis de créer un embargo économique et une isolation stratégique du Qatar. La fermeture des accès terrestres, aériens et maritimes caractérise l'ampleur de cette crise dont les dessous stratégiques ont fait certainement l'objet de discussions et de planifications lors de la visite du président Trump dans la région.

Officiellement, la raison de cette crise diplomatique réside dans le soutien apporté par le Qatar aux entités considérées "terroristes". Toutefois, la nature des sanctions et l'importance de la mobilisation régionale contre le Qatar laisse penser qu'il existe tacitement d'autres raisons plutôt stratégiques liées à la nature des relations entre le Qatar et son voisinage. Se posent ainsi les questions suivantes: Quelles sont les raisons de cette nouvelle crise, et qu'en est-il de ses enjeux et son impact sur l'avenir de la région?

De manière générale, il est valablement admis que l'Arabie saoudite exerce un leadership très important au niveau de la région du Golfe et du monde arabo-musulman dans son ensemble. Ce rôle est de plus en plus contesté par le Qatar qui dispose des ambitions qui lui sont propres. Ce nouveau conflit opposant, ainsi, le Qatar et ses frères du Golfe reste largement motivé par la rivalité stratégique entre d'une part, l'Arabie saoudite (et ses alliés) et d'autre part le Qatar (I). En s'inscrivant dans la durée, cette situation ne pourra qu'engendrer une nouvelle donne régionale qu'il s'agit bien relever (II).

I- Crise du Golfe: une rivalité stratégique

Si la nouvelle crise du Golfe a pour objectif manifeste d'inciter le Qatar à suspendre son soutien aux "groupes terroristes" dans la région, il ne demeure pas moins évident qu'officieusement, la rupture des liens avec "l'émirat" s'inscrit dans un cadre plutôt stratégique motivé par la rivalité opposant d'une part l'Arabie saoudite, considérée comme chef de file de la région du Golfe et le leader du groupe des Etats sunnites, et d'autre part le Qatar, qui poursuit une politique très ambitieuse destinée à accroître son influence dans la région pour s'ériger en un acteur régional et international incontournable.

Pour ce faire, le Qatar devait impérativement limiter l'influence saoudienne. Dès lors, les responsables qataris ont mis en place une politique extérieure très pragmatique qui défend la fragmentation politique au sein de la région. Tout en défendant l'intégrité et l'unité politique et économique de la région du Golfe par le biais du CCG dont elle est membre, le Qatar s'efforce, depuis la fin des années 90, de pratiquer une diplomatie autonome qui tend à satisfaire les intérêts propres du pays, indépendamment des autres membres du CCG, en particulier, l'Arabie saoudite.

Cette stratégie semble porter ses fruits, car au fil des années, le Qatar s'est repositionné stratégiquement au Moyen-Orient grâce à son important dispositif économique et son "soft power" médiatique. En effet, le Qatar voulait réduire le leadership de l'Arabie saoudite en affaiblissant son rôle dans la région. Cela passait par une politique de bouleversement à l'intérieur des pays alliés de l'Arabie saoudite. Autrement dit, le Qatar voulait instaurer des régimes politiques fidèles à ses orientations et hostiles au régime saoudien. L'architecture du monde arabe suite au "printemps arabe" en était l'aboutissement.

Ainsi, les Frères musulmans, ennemis de l'Arabie saoudite, ont réussi durant le "printemps arabe" à dominer la scène politique dans les principaux pays arabes partenaire de l'Etat saoudien. Il s'agit, en l'occurrence, de l'Egypte, la Tunisie, la Libye sans oublier la Palestine où le Hamas a longtemps dominé la scène politique à Gaza... Le succès politique de cette confrérie constitue également une réussite pour les responsables de l'Emirat qui ont largement soutenu l'apogée des Frères musulmans (financièrement, politiquement et médiatiquement).

Au niveau international, le Qatar a réussi à s'imposer progressivement comme un acteur indispensable grâce à la multiplication des partenariats économiques avec les puissances internationales comme la France ou la Grande Bretagne. Sa présence en Afrique a pris également une dimension très importante suite aux nombreux investissements entrepris par le pays sur le continent, en particulier en Afrique subsaharienne. Sachant que sa politique ambitieuse devrait s'accompagner d'un système de défense efficace, le Qatar a conclu des accords stratégiques et de défenses avec les Etats-Unis, donnant lieu à l'installation sur le sol qatari, de la plus grande base militaire américaine de la région. Dans la même dynamique, un autre accord stratégique fut signé avec la Turquie.

Conscients de l'influence grandissante du Qatar dans le monde arabe y compris à l'intérieur des autres pays du Golfe, l'Arabie saoudite et ses principaux alliés (Emirats arabes unis, Bahreïn, Egypte) se sont activés pour contrebalancer la stratégie du Qatar. Ces derniers ont d'abord reproché à leurs voisins son laxisme politique. Ils l'accusent de poursuivre un agenda stratégique qui lui est propre se trouvant souvent à l'antipode de la politique commune des pays du Golfe et des autres pays arabes.

Suivant ce constat, l'Arabie saoudite et ses partenaires n'ont pas hésité ensuite à réagir pour écarter les Frères musulmans du pouvoir dans plusieurs pays arabes, traditionnellement alliés de l'Arabie saoudite, notamment en Egypte. Pour cela, les Frères musulmans ont été intégrés au même titre que le Hezbollah libanais (chiite soutenu par l'Iran) dans la liste arabe commune relative aux groupes terroristes. L'Arabie saoudite et ses alliés ont poursuivi leur offensive en décidant de retirer leurs ambassadeurs accrédités au Qatar comme signe de protestation au soutien aux groupes terroristes.

Cependant, le point d'achoppement majeur entre le Qatar et ses frères du Golfe réside dans la gestion de l'antagonisme Golfe-Iran. Tandis que l'Arabie saoudite et ses alliés du Golfe considèrent l'Iran comme l'ennemi principal dans la région, le Qatar continue d'entretenir des relations diplomatiques, stratégiques et économiques avec le pays perse pour des raisons sécuritaires et économiques. Ce constat est inacceptable pour l'Arabie saoudite et ses alliés qui perçoivent les actions politiques du Qatar comme une source d'affaiblissement et de déstabilisation sécuritaire pouvant nuire à la cohésion du groupe sunnite. Ce qui permettrait, par la même occasion, à l'Iran d'accroître sa présence et son influence sur le Moyen-Orient bouleversant ainsi l'équilibre des forces dans la région.

Devant cette situation, l'Arabie saoudite et ses alliés du Golfe (Egypte et Libye inclus) ont décidé d'affaiblir politiquement et économiquement le Qatar en l'isolant. Sous prétexte de soutien du terrorisme, le régime saoudien et ses partenaires ont rompu les relations diplomatiques avec le Qatar tout en lui imposant un embargo économique sans précédent. L'objectif étant de créer une pression tellement forte que la famille régnante au Qatar soit obligée d'adhérer aux préceptes de l'Arabie saoudite qui désire regagner sa position et son leadership régional et international.

Cependant, la réaction du Qatar par rapport à cette crise demeure très surprenante. Sans écarter l'idée de la médiation, le Qatar n'hésite pas à maintenir sa position et défendre sa politique étrangère qui, selon ses responsables, répond aux intérêts stratégiques et vitaux du pays. Un constat qui ne fait qu'augmenter les tensions entre les "frères" arabes et musulmans ouvrant, ainsi, la voie à l'implication d'autres entités régionales et internationales, ce qui pose sérieusement la question de la mise en place d'une nouvelle configuration stratégique au Moyen-Orient (II).

II- Conflit du Golfe: Vers un nouvel ordre régional au Moyen-Orient

Depuis le début de cette crise, l'Arabie saoudite et ses alliés n'ont pas cessé d'exercer une pression sur le Qatar pour l'inciter à se réengager dans l'ordre sunnite en s'alignant sur la position de ses frères du Golfe, sous le leadership saoudien. Pour ce faire, un nouveau contrat d'adhésion a été proposé au Qatar comprenant des conditions draconiennes (suspendre le soutien aux Frères musulmans, fermeture de la chaîne Al Jazeera, réduction des rapports avec l'Iran...). Le refus des responsables de l'Emirat fut immédiat. D'ailleurs, le ministre des Affaires étrangères du Qatar n'a pas hésité à affirmer que le pays ne fera aucune concession et qu'il peut tenir "éternellement" face au blocus qui lui est imposé.

La réaction rigide du Qatar signifie que le pays s'attendait réellement à un tel embargo. Il semble que les responsables du Qatar ont retenu la leçon de la crise de 2014. Ils ont compris que leurs ambitions stratégiques n'étaient pas conformes aux attentes de leurs voisins, ce qui constitue, par la même occasion, un risque sur la sécurité et sur la souveraineté du pays. Pour se protéger, le Qatar a entrepris une diplomatie plus ouverte envers les autres pays de la région comme la Turquie et l'Iran.

En premier lieu, la Turquie qui partage avec le Qatar le soutien aux Frères musulmans. Les deux pays ont conclu en décembre 2014 un accord stratégique de défense avec la perspective de création d'une base militaire turque pouvant englober 5.000 soldats. Pour le Qatar, la présence d'une base américaine (la plus grande de la région) ne peut plus être considérée comme un élément de défense fiable étant donné la variation de la politique américaine au Moyen-Orient. Dès lors, l'accord stratégique avec la Turquie constitue une véritable alternative pour assurer un "parapluie de défense et de dissuasion" fourni par la seconde puissance militaire de l'Otan après les Etats-Unis. De plus, les déclarations toujours plus fortes du président Erdogan en faveur du Qatar et la multiplication des actions de soutien à son égard manifestent la volonté de la Turquie de rallier le Qatar à sa cause et à ses intérêts dans la région.

Outre la Turquie, le Qatar a choisi de renforcer ses liens avec l'Iran. Bien qu'il soit membre du CCG, entité ayant vu le jour justement pour contrer toute intervention iranienne dans la région, le Qatar entretient des rapports économiques avec le pays perse. Les deux pays se partagent, d'ailleurs, la gestion d'une poche de gaz d'une importante densité, l'une des plus importantes au monde, située sous le Golfe persique. Les relations entre les deux pays pourraient se renforcer davantage suite à cette nouvelle crise du Golfe. D'ailleurs, les aides alimentaires envoyées par l'Iran (250.000 tonnes) et l'ouverture des lignes d'aviation à partir de son territoire pour réduire les effets de l'embargo et limiter les effets de l'isolation confirment parfaitement cette observation. Stratégiquement, ce contexte est profitable à l'Iran: il s'agit, en réalité, d'une opportunité pour "fracasser l'Axe sunnite" et le percer au milieu de ses frontières.

De tous ces éléments, il apparaît évident que la crise du Golfe repose sur la rivalité sans cesse croissante entre l'Arabie saoudite et le Qatar. La tentative d'isoler le Qatar de son voisinage ne pourrait qu'engendrer la mise en place d'une nouvelle configuration au Moyen-Orient. La perspective de création d'une alliance Qatar-Iran-Turquie-Hamas (avec la Russie en arrière-plan) demeure très réelle pour rééquilibrer les forces face à l'alliance Arabie saoudite-Emirats arabes unis-Bahreïn-Egypte. La visite du ministre des Affaires étrangères iranien à Ankara le lendemain de la crise du Golfe confirme parfaitement ce constat.

Ainsi, l'élaboration de ce nouvel ordre régional ne serait certainement pas sans incidences sur l'issue des dossiers complexes tels que la question syrienne, le conflit au Yémen... où des compromis tactiques et des réorientations stratégiques pourraient être effectués engendrant, ainsi, un nouvel équilibre des forces dans la région. Il serait très intéressant de savoir la position américaine et russe par rapport à ce constat!

En somme, cette nouvelle crise "inédite" aura un impact majeur sur la stabilité, la sécurité et l'avenir de toute la région du Moyen-Orient. Face aux enjeux régionaux et internationaux, de plus en plus complexes, il serait judicieux que les responsables des pays du Golfe et l'ensemble des pays arabes ouvrent la voie au dialogue et à la discussion loin des critères stratégiques individualistes afin d'établir un ordre commun susceptible d'aider le monde arabe à assurer une meilleure gestion des crises et pour se protéger contre toutes sortes de menaces externes. Reste à savoir s'il existe une volonté politique pour relever ce défi.

LIRE AUSSI: Crise avec le Qatar: le Maroc apporte des précisions sur sa position