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Pourquoi nous devons prendre exemple sur Leila Alaoui, un an après sa mort

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LEILA SLIMANI
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HOMMAGE - « En ce siècle où l'Homme s'acharne à détruire d'innombrables formes vivantes, après tant de siècles dont la richesse et la diversité constituaient de temps immémorial, le plus clair de son patrimoine, jamais sans doute, il n'a été plus nécessaire de dire, comme le font les mythes, qu'un humanisme bien ordonné, ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l'Homme, le respect des autres avant l'amour-propre. » Claude Lévi-Strauss

Il y a un an, le 18 janvier 2016, la photographe Leïla Alaoui succombait aux blessures que des machines de mort lui avaient infligées lors de l'attentat du 15 janvier à Ouagadougou. J'écris ces modestes lignes à sa mémoire mais aussi à celle de toutes les autres victimes que les machines de mort ont broyées. Ces lignes pour ne pas oublier ces infamies. Ces lignes pour ne pas oublier toutes ces personnes et la douleur de leurs proches. Ces lignes pour consacrer l'humain avant tout, comme l'a si bien fait Leila Alaoui qui, par-delà la mort continue d'incarner ce Maroc dont nous rêvons: libre, étonnant, pluriel, sensible, attentif aux démunis, lumineux et universel.

Dans cet hommage à Leila Alaoui, je tiens à rappeler que son œuvre artistique était totalement à l'opposé des forces destructrices qui se déchaînent autour de nous pour nous faire croire que la vie ne vaut pas grand-chose et que l'humain n'est qu'une variable dans une équation. Dans son travail, elle n'a eu de cesse, au contraire, de magnifier l'humain et d'immortaliser la vie. L'humain dans ses aventures, ses errances et ses crises existentielles. L'humain face à sa fragilité et à la précarité de la vie. L'humain, son éclat et son étonnante multitude, toujours plus fort sur sa pellicule que les forces obscures qui veulent le dominer et le réduire.

Médiatrice de l'humanité...

Les photos de Leila Alaoui mettaient en scène l'humanité, souvent à travers des visages, tourmentés, burinés, mais jamais entièrement désenchantés et toujours lumineux. De ces visages, sièges de nos identités, chantres de notre singularité, elle a débusqué la vie, partout! Même dans les endroits où on pourrait penser qu'elle ne puisse pas exister. Elle était une médiatrice de la vie. Elle était une médiatrice de l'humanité. Comme elle, avec elle grâce à l'œuvre qu'elle nous laisse, nous devons continuer à mettre l'humain avant toutes autres considérations et ne pas oublier l'essentiel.

L'essentiel, c'est que dans l'histoire de l'humanité il n'existe pas, et qu'il n'a jamais existé, de société où la population est culturellement et idéologiquement parfaitement homogène. C'est pour pouvoir vivre ensemble malgré nos différences et nos désaccords et pour nous confronter sans nous affronter, sans nous nier ni nous massacrer, malgré les injustices et les inégalités, que la politique a été inventée.

L'essentiel, c'est qu'une société politique est composée de citoyens libres et égaux en droit et en dignité (et peu importe le niveau de réalisation pour notre pays, c'est notre projet politique depuis la lutte anticoloniale qui est inscrit dans toutes nos constitutions successives).

L'essentiel, c'est qu'une société juste repose sur un principe social fondamental : la singularité et la réciprocité. Nous sommes d'abord des individus uniques mais qui, pour vivre ensemble, doivent partager du commun.

L'essentiel, c'est que les sociétés ne peuvent perdurer sans la prise en compte des plus vulnérables.

Et l'essentiel, enfin, c'est que pour se souvenir de tout ça et le mettre en œuvre, nous avons besoin de médiateurs, qu'ils soient militants, journalistes, artistes ou qu'ils soient des praticiens du lien social comme les éducateurs, les personnels soignants etc. Tous les éléments permettant à une société de perdurer, voire de s'améliorer, ont besoin d'être médiatisés.

Leila a su être nous dans son œuvre

C'est le magnifique travail que Leila a effectué avec "The Moroccans", portraits de Marocaines et de Marocains. Elle a mis en lumière des personnages de la société marocaine connus de tous mais que nous avons laissés sur le bord de la route du développement économique que nous dicte notre besoin de modernité, et que le tourisme de masse a fini par folkloriser. Dans son œuvre, ils sont nous et nous sommes eux. A ces personnages, qui viennent parfois taper à la vitre d'une voiture pour demander l'aumône ou, pour quelques dirhams, se faire prendre en photo avec des touristes trop pressés de ramener dans leur valise de "l'identité marocaine", elle leur a rendu la dignité qu'ils méritent.

D'une certaine manière, pour être une telle médiatrice, Leila a su être nous dans son œuvre, être le Maroc, et au-delà, être l'humanité! C'est pour cela que nous sommes tant touchés par sa subite disparition, car même ceux qui ne la connaissaient peu ou pas avaient l'impression de l'avoir toujours connue. Elle restera à jamais une médiatrice et demain, de nouvelles générations découvriront qui ils sont, apprendront à mieux comprendre l'humain grâce à son lègue.

Grâce à ses photos ils ne perdront pas de vue l'essentiel!

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