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Quand coopération internationale et diplomatie ne font pas bon ménage

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FRANCE MAROC COOPERATION DIPLOMATIE
Youssef Boudlal/REUTERS
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Le Centre Jacques Berque (CJB) pour le développement des sciences humaines et sociales au Maroc, installé à Rabat, navigue depuis quelques jours dans la tourmente. Le CJB relève du ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères et du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Au Maroc, il est placé sous la tutelle directe du Service de coopération et d'action culturelle (SCAC) de l'Ambassade de France. Une pétition, mal formulée et, parfois, à la limite de la calomnie, portait des accusations suffisamment graves contre sa directrice pour déclencher une petite tempête médiatique. Celle-ci vient de démissionner.

Au-delà de cet événement médiatique et de la réaction de la communauté des chercheurs avec ses différents partis-pris, ses réflexes corporatistes et ses opportunismes, il y a matière à réfléchir sur le mariage incertain de la recherche scientifique et de la diplomatie, fut-elle culturelle et relevant de ce que l'on nomme, peut-être imprudemment, le soft power.

Très souvent, la coopération internationale et la diplomatie ne font pas bon ménage. Les intérêts souverains des États-Nations - et les intérêts électoraux de leurs dirigeants - ne s'accordent pas toujours avec la coopération. On a voulu à tout prix mélanger ces deux mondes, mais les intérêts des États ne sont pas forcément ceux des coopérants, et ceux des coopérants ne sont pas toujours ceux de la coopération. Une médecin marocaine ne va pas, d'abord, au Mali pour soigner au nom du Maroc, mais, d'abord, au nom d'un humanisme qui la relie au monde. Un chercheur français ne vient pas au Maroc pour porter la voix de la France mais pour mener des recherches dont il espère qu'elles auront un intérêt pour la science et qu'elles permettront d'améliorer d'une manière ou d'une autre la vie des gens. Si l'activité de la médecin marocaine et du chercheur français ont un intérêt pour leur pays, c'est indirectement.

Et c'est parce que c'est indirect que ça marche. Cette forme de désintéressement, qui met à distance les intérêts immédiats, est ce qui rend possible la coopération. Si elle n'était qu'un évident donnant-donnant, aucun État soucieux de sa dignité ne pourrait l'accepter. C'est encore plus vrai s'agissant de la coopération scientifique et culturelle, puisqu'elle promeut l'universalisme. De fait, nombreux sont les scientifiques qui ont le sentiment d'appartenir davantage à une communauté scientifique, avec ses codes, ses mœurs, ses formes de valorisation, qu'à une communauté nationale. Ce cosmopolitisme inhérent à la recherche en particulier, mais aussi à la coopération en général, n'est pas entièrement soluble dans le fonctionnement bureaucratique, par nature intéressé et parfois cauteleux de la diplomatie, qui continue à défendre des intérêts distants des idéaux scientifiques parmi lesquels l'image du pays qu'elle sert et sa propre image.

C'est le choix politique de la France d'avoir voulu doter son ministère des Affaires étrangères d'une direction générale dédiée à la coopération et d'avoir développé, au sein de celle-ci, un réseau de centres de recherche. Si l'intention est louable et a donné des résultats heureux, le bilan demeure problématique, le ministère des Affaires étrangères voulant toujours continuer à contrôler directement ces centres, fonctionnant localement comme un service de l'Ambassade. Il en résulte qu'ils sont soumis à des intérêts qui ne sont pas les leurs et à des contraintes étrangères au monde scientifique. Ils représentent la France et non pas simplement la science ou encore la science française. De leurs côtés, les membres expatriés de ces centres sont projetés dans le monde diplomatique avec ses contraintes et ses obligations qu'ils comprennent mal et qu'ils doivent apprendre sur le tas, mais dont ils profitent aussi. Cela alimente parfois les tensions avec leurs collaborateurs locaux qui ne parviennent pas toujours à donner du sens à leur mission et qui font face à des personnes étrangères à leur pays qui les commandent et gagnent souvent jusqu'à vingt-cinq fois leur salaire. Inversement, les diplomates et les personnels des services de coopération sont amenés à gérer avec plus ou moins de tact et de compréhension des activités scientifiques et parfois les conflits qui vont avec. C'est ici que les choses prennent un tour fâcheux parce que des intérêts contradictoires se mêlent et que les désintéressements s'effacent mais qu'en arrière-plan les relations asymétriques de pouvoir persistent.

Retour au CJB. Toute personne qui connaît un peu le centre savait que les choses n'y allaient pas bien, ni scientifiquement, ni socialement. La presse a publié plusieurs témoignages. Chacun croit ce qu'il veut croire ou ce qu'il préfère croire. Ce qui est clair, c'est que ces témoignages méritent une certaine considération de départ, la considération ordinaire qu'on doit à ceux qui se présentent comme des victimes. Le complotisme est la maladie mentale du siècle: il faudra, cependant, expliquer pourquoi tant de personnes se déclareraient humiliées, maltraitées ou simplement mécontentes si elles n'avaient pas un minimum de raisons objectives pour le dire. Faire reconnaître les torts dont on est victime est suffisamment éprouvant pour ceux qui le font que leur action doit être prise au sérieux.

Si la tutelle de proximité était intervenue, les choses n'auraient pas atteint ce stade. Les pétitions, les témoignages, les excès dans la dénonciation, la personnification autour de la directrice alors qu'il s'agit aussi d'une responsabilité collective, tout cela vient de la pire forme de violence et d'humiliation: le silence de ceux qui sont censés y porter remède, parce que le silence dénie la souffrance de ceux qui souffrent. Le silence provenait des intérêts de la tutelle: ne pas ternir l'image de la France, de l'Ambassade, de la diplomatie française et, d'un grand à un petit intérêt, ne pas ternir l'image et la carrière de ses représentants qui n'avaient rien fait et n'avait rien dit alors que la situation se dégradait, et qui continuaient à ne rien faire et à ne rien dire pour montrer qu'ils n'avaient pas eu tort de ne rien faire et de ne rien dire.

La conséquence est la mise en cause d'une institution de recherche, puisqu'au total la diplomatie a soutenu la mauvaise gestion scientifique et humaine d'un centre de recherche pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la recherche. Les intérêts de chacun ont alors pris le devant au détriment du désintéressement nécessaire à toute coopération bien conduite. Pauvre Jacques Berque, il doit se retourner dans sa tombe.

Il me semble important de conclure que la seule façon de se comporter avec les conflits d'intérêt, c'est de créer des institutions qui les évitent. Une Maison des Sciences Humaines réellement gérée par un consortium d'universités marocaines et françaises, voire au-delà, pourrait être à terme une vraie solution, pas seulement pour la recherche, mais aussi pour la culture et le développement. Une autre solution, peut être plus efficace encore, celle que presque tous les pays africains anciennement colonisés par la France réclament, serait que les coopérants travaillent directement dans les institutions locales et sous l'autorité locale comme c'est déjà le cas pour certaines institutions.

C'est pour moi le futur des relations de coopération Nord-Sud. Ce serait bien que la France le comprenne. Ce serait bien que le Maroc le réclame plus clairement. Comme avec le cas de l'Université Internationale de Rabat où je travaille avec des coopérants et des collègues du monde entier et d'où je peux me rendre chez les partenaires français pour partager mes recherches. Car la coopération scientifique se fait très bien d'établissements scientifiques à établissements scientifiques, et au moins quand ça va mal, ce qui est en cause, ce sont les personnes et non plus les États et leurs diplomaties.

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