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L'égalité des sexes, une évolution sociologique appelant une action politique

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WOMEN EQUALITY MOROCCO
Stringer . / Reuters
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"La signification de l'Homme ne réside pas en ce qu'il atteint, mais plutôt en ce qu'il brûle d'atteindre." Khalil Gibran, Le sable et l'écume (1926)

A l'occasion de la journée mondiale célébrant la lutte des femmes pour leur émancipation et pour l'égalité, il est important d'analyser le décalage entre l'évolution de la société marocaine aux niveaux des pratiques et l'évolution des lois et des valeurs que brandissent publiquement les Marocain-e-s.

Durant des siècles, et jusqu'à très récemment, la société marocaine s'est construite en opposant à l'avènement de l'individu les mêmes obstacles que le pouvoir makhzénien a dressé contre l'avènement de la citoyenneté, de la liberté et de l'égalité. Ce système de contrôle social et politique, que je nomme dictature des mœurs, a fait reposer sur les femmes, mais de manière négative et indirecte, la responsabilité du maintien de l'ordre. Si historiquement ce sont les hommes qui dirigent, qui ordonnent, qui contrôlent, qui punissent, châtient et pardonnent, pourtant, socialement, l'angoisse du changement est renvoyée aux femmes. Elles seraient la cause des défaites, des sécheresses, des caïds et princes incompétents, des mœurs légères des jeunes hommes etc. Des femmes trop libres, pire encore, trop puissantes, c'est-à-dire puissantes comme un homme (principe d'égalité), seraient une malédiction, comme le voudrait un obscur hadîth: "Ne connaitra jamais la prospérité le peuple qui confie ses affaires à une femme!".

Or, si nous savons qu'historiquement au Maghreb il y a toujours eu des femmes puissantes et que même au temps du Prophète il a eu des figures féminines essentielles à l'avènement de l'islam, de nos jours les femmes qui dirigent et/ou qui sont chefs de foyer sont légions! 27% des ménages marocains ont une femme comme chef de famille. Certes, bien moins que ce que le principe d'égalité de la citoyenneté permettrait d'espérer, mais suffisamment pour rendre caduques, voire absurdes, les anciennes conceptions. Pourtant l'angoisse persiste et les femmes sont mises en demeure de jouer le rôle de gardienne de la tradition, c'est ce que le chef du gouvernement Adbelilah Benkirane voulait dire en parlant de la place des femmes à la maison comme des triya (lustres). C'est à cause de cette domination masculine que leur émancipation réelle ne peut être que partielle.

Certains hommes marocains, peut-être même la plupart, croient, à tort, que le contrôle des femmes permettrait d'empêcher l'ordre établi d'évoluer... Terrible angoisse masculine que de se demander ce que nous adviendront si les femmes n'avaient plus besoin de nous!

Mais une société politique composés de citoyens libres et égaux en droit (peu importe le niveau de réalisation, c'est notre projet politique depuis la lutte anticoloniale inscrit dans nos constitutions successives) repose sur un principe social fondamental et ancien: la réciprocité. Un enfant demandera toujours pourquoi son frère, ou son camarade de classe, a obtenu telle chose et pas lui. Autrement dit, au nom de quoi existe-t-il des différences sociales. Les réponses qu'apportent les parents, et par extension, tout au long de la vie adulte, les réponses qu'apportent les politiques, participent à établir des mythes fondateurs et des valeurs unificatrices.

Aujourd'hui, partout dans le Maroc, la conjugalité est bien implantée avec des niveaux de pénétrations différents et des ajustements entre forme traditionnelle et moderne qui varient selon les régions et les catégories sociales. Or la famille est la première sphère de socialisation où l'enfant acquiert sa personnalité et sa capacité à interagir dans la société. L'intériorisation des manières d'être, de faire et de penser souvent de manière inconsciente fait que les individus adhèrent généralement aux formes de régulation qu'ils ont apprises durant leur enfance surtout lorsqu'elles sont appliquées de manière consensuelle par la majorité de la population. Au niveau familial, la socialisation peut être comprise comme un espace de multiplication des formes d'apprentissages permettant aux individus à s'intégrer dans la société.

La transformation de la famille signifie donc la transformation de la société. Et dans la modernité, la stabilité et la cohésion sociale ne sont plus principalement le fruit de la tradition mais de la politique et de l'Etat de Droit. Il faut donc ajuster juridiquement les normes traditionnelles pour les faire coïncider avec les modes de vie et d'organisation sociale et, lorsqu'elles ne sont plus supportables, les supprimer. Surtout que le sentiment d'injustice et de hogra des Marocains est très élevé. Cela ne signifie pas qu'il y a plus d'injustices sociales qu'auparavant, mais que leurs perceptions sont bien plus sensibles et que le seuil de tolérance a évolué.

Sociologiquement, cela signifie également l'avènement de l'individu: les Marocains veulent vivre leur vie, et, supportant mal le fait de ne pas y parvenir comme ils le désirent, sont devenus plus sensibles à la différence de niveau de réussite. Ce changement social a entraîné la nécessité d'un changement politique: celui d'Etat de droit qui puisse garantir les libertés, le respect de la loi et l'arrêt de la corruption, et celui d'Etat-providence qui puisse garantir l'égalité des chances. C'est ce que beaucoup de jeunes ont réclamé en manifestant le 20 février 2011. La famille conjugale, qui a joué un rôle central dans ce processus d'individuation, a donc participé, d'une certaine manière, à l'éclosion politique de ce mouvement.

Si l'égalité entre les Marocaines et les Marocains est une nécessité morale et une urgence politique, car point de cohésion nationale durable sans une vraie égalité entre citoyennes et citoyens, elle est surtout une évidence sociologique. En effet, la société marocaine a extraordinairement changé en très peu de temps: en devenant un Etat-nation dans la lutte contre le joug colonial, le Maroc n'a cessé de faire une place de plus en plus importante à la citoyenneté et à son corolaire sociologique, l'individu émancipé.

En résistant contre l'oppression coloniale, les Marocain-e-s ont dû s'approprier deux principes politiques essentiels à leur lutte: la liberté et l'égalité. De fait, le Maroc moderne a inscrit ses deux principes dans sa constitution et dès l'Indépendance, les femmes ont eu le droit le vote et une forme d'égalité. Depuis, elles ont obtenu de plus en plus de droits au nom de ces principes fondateurs de la Nation moderne marocaine, la liberté et l'égalité. Et surtout, leurs places dans la société n'ont cessé d'évoluer vers une plus grande intégration et participation économique et politique. Pourtant, les inégalités économiques et sociales dont elles sont les victimes sont toujours tenaces, et elles trouvent parfois leurs fondements dans la loi, comme dans le cas de l'héritage par exemple.

Mais ces injustices ne sont d'autant moins acceptables que la place des femmes dans la famille marocaine s'est transformée, à l'instar de leurs places dans la société. Cela annonce sociologiquement une profonde modification des relations hommes/femmes et parents/enfants en particulier, et des relations sociales en générales.

Le Maroc devrait donc trouver le courage politique de retranscrire ce changement dans la réalité juridique en consacrant plus concrètement l'égalité, notamment devant l'héritage. Car, la situation n'est plus tenable: comment des parents qui contribuent chacun au foyer conjugal et investissent dans l'éducation et l'épanouissement de leurs enfants, peuvent-ils rationnellement expliquer à leur fille qu'elle héritera moins que son frère, et pire encore, que ce sera l'oncle qui héritera plus qu'elle dans le cas où il n'y a pas de frère? Face au changement de la société et de la place des femmes, les Marocains s'arrangent comme ils le peuvent avec leurs contradictions. Mais cela les empêche d'épouser pleinement le temps présent et les principes qui ont permis à leurs aïeules de se libérer. Je ne dis pas ici que le Maroc doit changer, mais le Maroc a changé. Le changement social que nous vivons est bien le produit d'un changement de la forme familiale, et donc forcément d'un changement des mœurs et de la place des femmes, que les conservateurs ne veulent pas voir de peur de perdre le pouvoir que leur confère la dictature des mœurs. Ils sont prêts à toutes sortes d'absurdités, ou de contournements abracadabrantesques, voire même à la violence comme dans les cas des agressions dans la rue, pour conserver certaines règles symboles de leur petit pouvoir. Oui, mais jusqu'à quand?

Je le dis ici, haut et fort, non seulement en tant que sociologue mais surtout en tant qu'homme, fils, époux, père (et peut être un jour grand-père) je ne vois pas de salut en dehors de l'égalité totale entre les citoyennes et les citoyens. Il faut se battre de toutes nos forces pour faire évoluer nos lois et nos coutumes injustes, voire archaïques!

Le défi crucial pour les années à venir sera de traduire au niveau du droit et de l'action publique les besoins de protection des individus face à la communauté et à la tradition ainsi que les moyens de pallier leur déficit de citoyenneté. Et ce sera bénéfique pour tous car lorsque de nouvelles catégories gagnent des droits au nom de l'égalité et de principes universalistes, c'est toute la société qui en bénéficie.

La lutte des femmes pour obtenir l'égalité des droits, puis l'égalité dite réelle, s'inscrit dans un processus à dimension universaliste où l'avancée des unes profite toujours à l'ensemble de la société. Il faut donc faire évoluer les lois qui sont en porte-à-faux avec l'évolution du Maroc: les femmes accèdent plus facilement à l'éducation et à la vie active, et dans les écoles d'ingénieurs et les universités il y a autant, si ce n'est plus, de filles que de garçons. La position des conservateurs sur la place des femmes en général et sur l'égalité devant l'héritage ne me semble plus tenable.

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