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Comprendre les mobilités et migrations est nécessaire pour (re)penser l'Afrique

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MIGRANTS MOROCCO
Jesus Blasco De Avellaneda / Reuters
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MIGRATIONS - Les mobilités et les migrations participent, que nous en ayons conscience ou pas, à la redéfinition des appartenances et des hiérarchies sociales et à la recomposition des territoires et des gouvernances sur notre continent.

Commençons d'abord par notre pays où nous savons bien que la migration a une dimension politique. En effet, un ensemble de dispositions juridiques, de lois, de politiques gouvernementales, d'institutions et de groupes de réflexion ont été créés pour encadrer les migrations et tenter d'en tirer profit. Il s'agit pour le Maroc de développer une politique plus efficace et globale lui permettant de garder un lien fort avec ses ressortissants et leur descendance. Cela a entraîné une activité législative, politique et diplomatique intense, avec son lot de débats et de contestations, mais aussi de dynamiques invisibles aux yeux du grand public que les sociologues analysent.

Un exemple: le code de la nationalité, changé en 2007, permettant la transmission de celle-ci par la mère, quel que soit le lieu de naissance, a fait bondir d'un coup le nombre de citoyens marocains résidants à l'étranger mais a aussi transformé la forme familiale et la sexualité au Maroc. Ce texte, qui inclut d'autres dispositions permettant de ne pas perdre le lien avec les enfants de migrants marocains nés hors du pays, est renforcé par la Constitution de 2011, qui consacre la double nationalité d'un côté et l'égalité des femmes de l'autre.

On pourrait multiplier les exemples, comme la question de l'éligibilité des MRE, la multiplication d'institutions publiques et d'organisations de la société civile dédiées aux questions migratoires etc., qui démontrent que les mouvements migratoires et les mobilités deviennent un enjeu politique.

A cela s'ajoute la migration des Africains subsahariens qui passent ou s'installent au Maroc et auxquels il a fallu faire une place, au point qu'une nouvelle politique migratoire a été mise en place. Et tout cela n'a été possible que parce que des militants, dont les migrants eux-mêmes (MRE compris), se sont mobilisés pour défendre leurs droits. Mais il a bien fallu que les pouvoirs publics entendent ces revendications et décident d'y répondre. Oui la migration au Maroc a participé à bousculer les hiérarchies sociales (non seulement les Marocaines migrantes entretiennent leur famille mais elles transmettent la nationalité même mariées avec un non-musulman) et à changer la gouvernance.

L'équivalent se passe dans d'autres pays africains, surtout que certaines régions du continent, à l'instar du Maghreb, sont en train de devenir des carrefours migratoires: des centres de convergence entre différents mouvements de populations et différentes formes de mobilités (migrations estudiantines, économiques et politiques, voyages initiatiques, touristiques, sanitaires ou d'affaires, circulations transfrontalières et marchandes, exils, nomadismes, transits, pèlerinages, migrations internes et explosions urbaines, diasporas etc.).

Il me semble très urgent d'en analyser les ressorts et les conséquences: le questionnement scientifique est aujourd'hui autant de savoir comment se déploient ces mouvements migratoires en Afrique que de s'interroger sur les transformations qu'ils induisent sur les sociétés locales. Surtout que près de sept migrants africains sur dix s'installent dans un autre pays africain! Si les routes africaines de la migration vers l'Europe monopolisent l'espace médiatique, avec son lot quotidien d'images dramatiques, pourtant la réalité migratoire africaine ne se réduit absolument pas aux seules frontières européennes!

Placée ces dernières années sur le devant de la scène, la thématique articulant migration et sécurité a conduit à criminaliser les migrants africains et à en faire des victimes. Ce double processus de délégitimation a ainsi occulté à la fois des réalités statistiques (la majorité des migrations africaines demeurent intracontinentales), et des comportements migratoires qu'il importe de resituer dans la longue durée. Plus que l'augmentation des volumes, la diversification des courants migratoires et la multiplication des figures de migrants constituent les mutations les plus remarquables.

Ces changements dans les régimes de mobilité en Afrique doivent être interrogés à l'aune de processus aux effets potentiellement contradictoires: durcissement des politiques migratoires, modernisation des transports et processus d'individualisation dans un contexte de globalisation économique et culturelle accéléré. Il s'agit aujourd'hui de mieux les déchiffrer pour comprendre comment les migrants africains créent des espaces sociaux et culturels qui traversent les frontières géographiques.

C'est ce que nous ferons le jeudi 13 avril lors de l'agora africaine "L'Afrique en mouvement" organisée à Rabat dans le cadre de l'événement "L'Afrique en capitale". Et il faudra multiplier ces espaces de réflexion si nous voulons être à la hauteur des dynamiques qui agitent l'Afrique. Dans un paysage segmenté par l'information et l'image, le public doit recouvrer le chemin de la complexité. Eclairer, ce n'est rien d'autre que de replacer tout sujet dans une épaisseur historique, des espaces plutôt qu'un espace.

Ces espaces de réflexion devront être dans le futur aussi des espaces de rencontre et de débats destinés à tous ceux qui pensent que les enjeux de demain en Afrique vont avoir besoin de mesures innovantes et durables, aux femmes et aux hommes animés par des valeurs d'avenir, désireux d'aborder les débats sociaux dans leur complexité et curieux d'objets nouveaux et de solutions originales.

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