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Hakima El Haité: "Le système universel qui marche pour tout le monde n'existe pas"

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EL HAITE
Youssef Boudlal / Reuters
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INTERVIEW - Bilan de la COP22, enjeux de la lutte contre le réchauffement climatique, solutions concrètes pour freiner la hausse constante des températures, influence du nouveau président des Etats-Unis sur la politique environnementale africaine... Hakima El Haité, championne de haut niveau pour le climat et ancienne ministre déléguée chargée de l'Environnement au Maroc, nous donne son opinion sur ces interrogations qui, directement ou indirectement, nous concernent tous.

Tout juste cinq mois après la fin de la COP22 organisée par le Maroc, quel bilan tirez-vous de ce sommet international sur le climat?

Le rendez-vous à Marrakech était décisif dans la mesure où il devait montrer que l'Accord de Paris n'était pas qu'un engagement de papier. Il a été à la hauteur de cette attente, en particulier sur la partie Agenda de l'Action qui fédère les acteurs issus de la société civile notamment les entreprises et les villes et territoires. Pour la première fois, ces acteurs se sont vu reconnaître une place majeure dans l'enceinte onusienne.

C'est historique et fondamental pour la suite de l'histoire. Et ils ne sont pas venus les mains vides, qu'il s'agisse de la toute nouvelle coalition Smart 2030-Ict Solutions rejointe par les grandes entreprises high-tech pour aider à la mutation bas carbone ou de la nouvelle alliance qui va aider les entreprises à adopter le 100% énergies renouvelables dans leur business model. Par ailleurs, les chefs d'Etat ont affirmé le caractère irréversible de la mutation bas carbone dans lequel ils sont désormais tous engagés. N'oublions pas au passage que l'Accord de Paris a été ratifié à la veille de la COP22, un record de vitesse dans l'adoption d'un traité international.

Chaque jour, nous constatons un peu plus les conséquences négatives du réchauffement climatique sur le continent africain. Quelles actions concrètes doivent être mises en place pour freiner ce phénomène dit naturel?

L'Afrique n'est pas séparée du monde. Il est clair que, pour la protéger, il faut que tous les Etats accélèrent leur transition bas carbone à l'échelle mondiale. Sur le continent lui-même qui connaît un développement économique et démographique puissant et qui attire de nombreux investisseurs, le développement des énergies renouvelables doit être mené de façon décentralisée et multimodale: l'éolien, le solaire à tel endroit, les barrages hydrauliques, la géothermie ailleurs. Le système universel qui marche pour tout le monde n'existe pas.

Mais le plus important sans doute réside dans la façon de travailler sur ces sujets: il faut jouer la carte du collectif et de la multidisciplinarité. Dans les nombreux récits d'expériences réussies que nous avons entendus à la COP22, le fait de mettre autour d'une même table toutes les parties prenantes concernées par un sujet - citoyens, acteurs privés, représentants de l'Etat ou des collectivités locales - a prouvé son efficacité. Il ne sert à rien de s'intéresser à la question des ressources hydriques d'une région pour l'agriculture si on n'étudie pas en même temps les projets des industries qui les exploitent ou l'évolution de la population. Ceci est vrai dans tous les domaines.

Enfin, pour stimuler l'innovation qui fait baisser le coût d'accès aux énergies renouvelables, il faut créer un terrain de jeu réglementaire équitable et durable qui favorise la nouvelle donne énergétique.

Quels sont les principaux défis et enjeux environnementaux de l'Afrique pour les dix à vingt prochaines années?

Ils sont colossaux et totalement reliés à l'explosion démographique à venir sur le continent et notamment le déplacement des populations vers les grandes villes. Les forêts disparaissent à une vitesse accélérée. Or ce sont elles qui protègent les sols et les ressources en eau. Lors de la COP22, les chefs d'Etat africains en ont d'ailleurs tracé les grandes lignes et décidé de créer plusieurs commissions notamment sur la région du Sahel et le bassin du Congo, une zone essentielle qui traverse 11 pays et qui représente près de 220 millions d'hectares de forêts.

Autre priorité: la lutte contre la désertification qui touche 46% de l'Afrique avec la grande muraille verte avec l'idée de reboiser une ligne de 7 600 kilomètres de long sur 15 kilomètres pour bloquer l'avancée du désert. Le bassin du Tchad est également une zone prioritaire en proie à toutes les crises.

Selon un rapport récemment publié par l'ONU, lutter contre le réchauffement de la planète aurait un coût annuel estimé à plus de 100 milliards de dollars. Problème: les financements actuels, publics et privés, bilatéraux et multilatéraux, ne suffisent pas à atteindre cette somme indiquée. Selon vous, quelle serait la solution la plus réaliste pour que le financement de la transition climatique décolle enfin?

Il y a de nombreuses pistes. La première évoquée depuis longtemps serait de récupérer les 600 milliards de dollars affectés, chaque année, aux subventions aux énergies fossiles dans le monde. La deuxième serait la mise en place d'une articulation de financements publics et privés. J'ai moi-même proposé une architecture originale pour financer l'adaptation avec une architecture mondiale inédite pour le prix du carbone. Ce schéma vise l'accélération de la transition énergétique via un prix du carbone, y compris dans les pays pétroliers qui résistent aujourd'hui. Son idée pour "asseoir la solidarité de Paris": générer des transferts monétaires vers une facilité carbone globale - la "global carbon facility".

Le rôle de cette facilité carbone serait de redistribuer ces financements à deux types de pays, les pays producteurs d'énergies fossiles pour faciliter leur transition énergétique vers un mix plus sobre en carbone, et les pays les moins avancés pour leurs actions d'adaptation et d'atténuation. Dans un tel système, multidimensionnel et dans l'esprit de la Convention, tout pays, développé ou en voie de développement, aurait intérêt à recycler les revenus issus du prix du carbone dans sa transition énergétique. Plus encore les pays développés qui ont une industrie lourde plus polluante que les pays du Sud. Et la contribution financière serait différenciée en fonction de la réalité des émissions émises par chaque pays.

Jeudi dernier, cela faisait exactement 100 jours que Donald Trump occupait les fonctions de président des Etats-Unis. Durant ce laps de temps, quelle influence réelle a-t-il eu sur la politique environnementale africaine et plus particulièrement au Maroc?

Au lendemain de l'élection de Donald Trump durant la COP22, nous avons défini une position simple: affirmer le caractère irréversible de la mutation bas carbone et se concentrer sur l'action. Vous avez sans doute remarqué que les actions envisagées par la présidence américaine ne correspondent pas exactement aux déclarations de campagne sur le sujet du président des Etats-Unis. Donald Trump est pragmatique. Il a sans doute également été éclairé par les très nombreuses entreprises et territoires américains très engagés dans la mutation bas carbone et qui sont très impliqués dans l'Agenda de l'Action, et compris qu'il y allait de l'intérêt de son grand pays. Quant au Maroc, son retour dans l'Union africaine amorce une ère de coopération renforcée sur ces sujets.

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