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Bouka: des pieds et des mains

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"J'ai fait des pieds et des mains pour que mes trois fils aient une bonne éducation. J'ai lutté, j'ai combattu seule pour les élever, pour qu'ils deviennent des hommes bien, avec une éducation scolaire qui leur procure une profession, en dépit de notre statut de Courneuviens et malgré la "Courneuve", banlieue dépréciée de Paris où nous vivons et à laquelle je suis attachée. Aujourd'hui je peux dire et me féliciter d'avoir réussi. Mes trois fils sont étudiants dans des filières scientifiques et sont sur la bonne voie. J'espère qu'ils auront l'égalité des chances pour l'emploi.

Je m'appelle Bouka, je suis née le 22 janvier 1958 à El Golea, aujourd'hui El Ménia, à Ghardaïa, à 690 km à vol d'oiseau au sud d'Alger. J'ai fait mon bac scientifique dans cette ville. J'aurais aimé devenir médecin, pour cela j´aurais dû faire ma fac à Alger. Mais je ne voulais pas quitter ma mère devenue aveugle. J'ai choisi de rester auprès d'elle et j'ai accepté un poste de professeur de français, laissé vacant. Je n'avais ni l'expérience ni la formation nécessaire pour ce poste. Néanmoins je me suis acquittée de cette tâche en me faisant remarquer par la direction pour mes compétences. On décida de m'envoyer un an durant en formation pédagogique à Laghouat avant de réintégrer mon poste au CEA (collège d'enseignement agricole) d'El Goléa (El Menia) où je suis restée jusqu'en 1984. Lorsque l'un de mes frères se maria, on me fit passer le message que ma future belle-sœur désirait que je quitte la maison familiale. C'est ainsi que je quittais El Goléa.

Je connaissais de la France que Dunkerque pour y avoir fait un premier voyage touristique chez un membre de ma famille en 1978. J'y revins, accompagnée d'un de mes frères, en 1984. Mais à Dunkerque, cette fois-ci, notre présence n'était pas désirée.

Je m'en allais alors pour Paris où je vis depuis lors. Je cherchais du travail et c'est ainsi que je rencontrais le père de mes enfants qui me donna dans un premier temps un emploi dans sa petite entreprise. Je l'épousais bientôt, envers ma volonté, selon le rite musulman. Moi, handicapée de la jambe gauche depuis ma tendre enfance suite à une piqûre malencontreuse qui a touché le nerf sciatique. Un handicap qui, dans ma ville El Goléa me classait dans les "non mariables" et m'avait donné la "permission" de la société de travailler et de faire du vélo. Car j'avais un vélo qui m'aidait souverainement dans mes déplacements.

Mon handicap n'a pas eu que des aspects négatifs, il m'a aussi ouvert des portes. Particulièrement celles du travail et celles de la France.

J'ai souffert en France et aussi dans ma vie maritale. Cela a été très dur. Mes enfants et moi avons même vécu l'expulsion de notre logement. J'ai vécu à l'hôtel avec mes garçons puis, je reçus enfin un petit logement à la Courneuve, dans la Cité des quatre mille. Ce logement social provisoire qui dura 10 ans avec sa cuisine qui n'en était pas une situé au 11ème étage nous a accueillis.

De jour, la vue sur Paris et, de nuit, sur ses lumières me ravissait. J'ai eu plusieurs emplois et je connus le stress, les déplacements, les transports en commun. Moi, la boiteuse, j'ai résisté, j'ai élevé mes fils seule, (le père de mes enfants s'étant marié ailleurs). Malgré mon handicap et les difficultés, j'ai survécu et survécu grâce à l'art, grâce à mon art. Depuis quelques années je suis devenue une artiste peintre. Je peins chez moi car je n'ai pas d'atelier et ne réussis point à en obtenir un."

L'art de Bouka

Bouka est une autodidacte. Par hasard, elle eut l'occasion de voir des tableaux de la grande artiste algérienne Baya chez une amie à Marseille qui en possédait. Elle garda dans un coin de sa tête ces impressions; le déclic viendra plus tard dans la tour Debussy de la Courneuve : dans cette tour des quatre mille à La Courneuve pour laquelle on avait pris la décision de la démolir.

Pour se faire, on avait envoyé un courrier à tous les habitants en mai 2012 pour les en informer et on avait tenu une réunion. L'immeuble ne fut plus entretenu. Plus d'entretien, plus de chauffage, les gens ont commencé à déménager. Ils ont été relogés à la va vite dans des appartements qui leur coûtent d'ailleurs trop cher. La loi A.N.R.U qui devait protéger le loyer des habitants relogés n'a pas été respectée.

Bouka et ses fils furent parmi les derniers habitants. Devenue presque inhabitée, la tour subit toutes sortes de vandalisme : on vint y voler de la tuyauterie, on y mit le feu...... La peur atteignit vite les derniers occupants et Bouka pour parer à cela et vaincre cette peur consécutive à la solitude dans cette immense bâtisse se mit à peindre énormément.

La peinture l'a sauvée et aidée à patienter. Elle avait commencé auparavant en utilisant le matériel de dessin de ses fils. Mais à partir de 2012, elle fit de plus grandes toiles. Dans la grisaille de cette tour, devenue une sorte de No Man's Land au 11e étage avec vue sur tout Paris, Bouka fit jaillir mille et une couleurs sur ses toiles.

Le souvenir de Baya resurgissait-il ? Ce qui est sûr c'est que sa peinture l'aidait à conjurer la peur et oublier ses angoisses. Son art c'est son salut: c'est sa vie. Ainsi, dans cette tour Debussy aux "quatre mille" Bouka devint artiste peintre. Ce sont ses souffrances et ses valeurs de liberté, de tolérance qu'elle représente dans ses œuvres. Ses toiles ne cessent d'exprimer la tolérance, l'amour et le respect. Bouka défend et œuvre le "vivre ensemble". Bouka est une artiste engagée pour une France tolérante aux valeurs républicaines.

Elle s'est engagée pieds et mains avec une très grande toile intitulée "Je suis Charlie", suspendue sur sa tour Debussy au 11e étage, en 2015, montrant ainsi que des français d'origine maghrébine et musulmane condamnaient ces actes terroristes.

Lorsqu'elle reçut enfin un autre logement elle organisa une grande fête au pied de la tour. Elle fit une exposition de toutes ses peintures dans son appartement au 11e étage qu'elle a ouvert à tout le monde. Elle fit venir un piano et une pianiste qui a joué du Debussy pour rendre aussi hommage à cette tour qui l'avait prise dans ses bras en 2006 après avoir vécu dehors et à l'hôtel pendant une année.

Elle vit toujours à la Courneuve et se considère Courneuvienne. Elle aime cette banlieue tant décriée. Elle s'y investit corps et âme. Elle réclame pieds et mains plus de mixité. Elle blâme le fait d'entasser dans les banlieues, les Africains et les Maghrébins qui se sentent ainsi abandonnés. Plus de mixité sociale leur serait profitable, observant le mode de vie de voisins français ils en tireraient bénéfice et leur intégration tant désirée n'en serait que plus aisée au lieu de ne reproduire qu'un mode de vie apporté de leurs pays respectifs, souvent rural, faute de modèle français.

"Je suis en France mais je ne suis pas en France car je rencontre tous les pays du monde dans cette tour mais pas la France. Je sens toutes les odeurs de cuisine de tant de pays sauf des plats français comme la choucroute, la daube ou le coq au vin... ", Dit-elle.

Mais Bouka n'oublie pas que dans cette tour elle a rencontré des gens merveilleux qui se battaient pour leurs enfants ... pour qu'ils réussissent à l'école et dans la vie. Non, La Courneuve ne recèle pas que de la "racaille", pour reprendre une vilaine expression de certains politiques malencontreux.

Bouka milite pour l'égalité des chances entre les humains en général et entre les jeunes dans l'éducation, contre le racisme ... etc. Beaucoup de Courneuviens sont au chômage. Des jeunes, même avec des diplômes, ne sont pas considérés et doivent accepter des jobs de caissier par exemple et sont donc dégoûtés...

Elle a été candidate aux élections départementales pour soutenir les jeunes du quartier de la Courneuve en tant que femme du mouvement citoyen libre. Mais Bouka veut rester un électron libre et n'appartenir à aucun parti.

En 2014, elle participa très activement au projet de l'artiste américain Monte Laster "Banlieue is beautifull" qui déboucha sur un festival au Palais de Tokyo à Paris. Elle eut l'idée pour intéresser les Courneuviens de prendre les empreintes de leurs mains, de leurs pieds sur de la toile et d'en faire de petits tableaux qui ont été exposés au palais de Tokyo. Elle informa les Courneuviens et les encouragea à venir voir ces œuvres au Palais de Tokyo, accompagnés de leurs familles. Un petit court métrage la met en scène avec un slam.

En tant qu'artiste engagée pour "une France tolérante aux valeurs républicaines", Bouka, comme tant de français d'origine maghrébine et musulmane se désole de ces ignobles attentats tuant des innocents et de tout ce remue-ménage autour de bouts de tissus tels que bourka, burkini, foulard et autres actions attisant la haine contre les immigrés en général et Nord-africains en particulier.

Pour revenir à ses interventions artistiques, Bouka a exposé ses toiles en juillet 2016 à un colloque à l'université de Cergy Pontoise sur l'innovation sociale. En 2015; à Boulogne Bilancourt, elle a eu l'opportunité grâce à une amie de pouvoir exposer à la mairie avec les artistes résidents.

En avril 2015 elle participe au voyage d'une semaine à Berlin avec l'association Poussière d'Aubervilliers qui a été accueillie par l'association berlinoise Artistania.

Elle participa aussi à un documentaire sur la tour "Balzac" située à côté de la tour Debussy "Quand il a fallu partir", documentaire sorti en 2015. Elle fut invitée à la fête de la ville de Saint Cyr l'Ecole à participer.

Lors de l'événement "Je suis Paris Art auction", dans le 11e arrondissement elle a mis une grande toile devant la mairie.

En février 2016 avec le journal Bondy, qui a fait un événement pendant les vacances scolaires au centre Pompidou, elle a réalisé une toile participative pendant 2 jours avec les jeunes. Elle fit don de cette grande toile, signée entre autres par la nouvelle ministre de la culture Audrey Azoulay, à Bondy Blog.

Remarquée par une grande cinéphile de la région de Genève au palais de Tokyo et dans les festivals "Pépites du cinéma", festival fondé par la regrettée Aïcha Belaïdi qui a lieu chaque année dans les banlieues nord de Paris (Saint Ouen, La Courneuve, Auberbilliers, Saint Denis) Bouka a été appréhendée pour la réalisation d'un film sur elle-même, une première réalisation de 40min de cette cinéphile qui sortira prochainement.

C'est par ce biais que Bouka fut invitée par Tahar Houchi à faire partie du jury du FIFOG (Film Internationale du Film Oriental de Genève), qui a lieu chaque année à Genève et dont il est le directeur artistique et fondateur. Mebrouka Hadjadj fut invitée aussi à déclamer un slam de son cru et dont elle a le secret après la cérémonie de distributions des prix de clôture.

Le slam est une poésie orale urbaine déclamée dans les espaces publics, qui connaît un grand essor depuis quelques années. Cet art a quelques règles, dont une en matière de durée (3 min), s'exerçant sans de décoration sonores lumineuses ou vestimentaires, sans accessoires, (Le slameur doit alors maîtriser son texte par coeur), le poème doit être une composition originale.

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Bouka, une artiste qui monte

Bon vent à Bouka et que le succès et la reconnaissance de ses dons artistiques et humains soient mis en avant. Bouka a beaucoup à nous apporter à tous de quels que culture, origine et milieu nous soyons.

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