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Mariam Ben Slama Headshot

Balade en Taxi

Publication: Mis à jour:
TUNISIA TAXI
P. Eoche via Getty Images
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Un conducteur effréné, assis dans son taxi,
Les bras sur un volant qui se dégrade, les yeux fixés sur la route,
il s'ennuie,
Les pieds sur les pédales affolées,
Il fait le tour des courbes des lettres arabes qui roulent sur ma langue,
Du ح au غ, il ne s'arrête pas,
La voix douce et mélodieuse de Fairouz joue à la radio,
Il accélère sur le rythme de la musique,

،الغضب الساطع آت وأنا كلي إيمان
،الغضب الساطع آت سأمر على ا لاحزان

Les paroles s'échappent, s'introduisent dans ses veines et se glissent jusqu'à l'intérieur de son âme,
Il contourne des ق et des د,
Il est malin comme ça, il aime surprendre,
L'arabe est sa langue, celle qui gigote à l'intérieur de sa bouche sur les sons de la Hadhra,
Celle qui se noie dans de la harissa et qui déguste du pain à l'huile d'olive comme le meilleur des festins,
Celle qui se roule sur les accents du sud et qui se balance de dunes en dunes,
Celle qui se transforme du Liban en Égypte passant par le Maroc et parcourant la Libye,
Sa langue est celle qui se dérobe sous les diverses saveurs des dattes de Tunisie tout là-haut accrochées aux palmiers,
Du Hummus juteux qui, malicieusement, franchit les frontières des terres palestiniennes les plus surveillées,
Des abricots algériens aussi animés que leur peuples, ils crient et se font entendre,
Il tient le volant comme s'il tenait à sa vie,
Abdelhalim est le prochain,
il est escorté par les sons de la radio au dessus du pare-brise, il chante,

،أهواك وأتمنى لو أنساك وأنسى روحي وياك

Ah l'amour, l'un des rares mots qui ne change pas d'un dialecte à l'autre,
،احبك
Ce mot universel, ce bonheur qui se traduit de lettre en lettre, de Casablanca à Damas
De Baghdad à la Mecque, De Tunis au Caire,
De Gaza à Amman,
De Sanaa au Koweït,
Ce mot qui se pose sur les bouches de ceux qui y croient, qui se lient à leur syllabes comme un rocher aux pieds de ceux qui veulent s'envoler,
L'amour de la terre qui nourrit, du soleil sur une terrasse avec les oranges les plus acides et les plus sucrées que le monde ait connu,
L'amour des temples et des mosquées qui s'élèvent comme de grands géants des cieux,
des églises et des synagogues où la foi se balade lentement se reposant sur des piliers plus vieux que les rayons qui les enlacent,
L'amour des musées, des morceaux de فسيفساء qui s'associent ensemble, se collent les uns aux autres afin de recouvrir les murs les plus blancs et les distances les plus vides,
Des unions entre formes géométriques étrangères auparavant et dorénavant amies,
Elles s'allient contre l'extrémisme et l'ignorance,
Des assiettes, des coupes et des bols où l'art s'installe et se cache sous une écriture illisible et arrondie que le cerveau peine à comprendre mais que l'oeil aime admirer,
Des statues s'élèvent comme pour garder les couloirs souvent vides, rarement noirs de monde,
Des amants s'entremêlent sur le tableau Iranien de Riza-i Abbasi,
Et des vers de poésie se bousculent dans les airs, se débattant de toute leur force afin d'arriver à tes oreilles toutes épanouies, se gravant aux coins de ta bouche, se reposant au dessus de tes paupières,

وطني يا أ ّيها النسر الذي يغمد منقاره اللهب
,في عيوني
أين تاريخ العرب؟

Mahmoud Darwich; un grand homme aux grands mots et au délicat sourire que la Palestine dépose sur ses héros et que le Liban caresse chaque jour en exil,
Et dès que tes paupières décident de s'ouvrir telles les برسيان de ta chambre où l'odeur de l'encens te saute aux narines,
Défilent devant tes yeux des films et des مسلسلات du Ramadan,
Omar Sharif et ses dents qui brillent à l'écran, ou encore Sofiène Chaâri et son rire inoubliable, ou peut-être même Wael Charaf et sa moustache légendaire,
Des perles du cinéma et de la télévision, des scènes cultes pour lesquelles les gens abandonnent leurs Chorba (soupe) et leurs بريك sur la table de peur de les rater,
Des personnages coincés dans un écran mais qui font partie de la famille, avec lesquels on pleure lors d'une fausse couche et on rit lors des gaffes,
Des ennemis et des amis qui font d'un dur jour de jeûne, une soirée où les زلابية et les cornes de gazelles se promènent à l'intérieur de nous,
Et ça ne s'arrête pas là,
Juste après, une scène est montée juste devant toi,
Adel Imam, Hiam Abbass, لبلبة , Salma Baccar et plein d'autres,
paradent avec, sur leur front, un nuage d'art et de pensées qui les guide de خان الخليلي à سيدي بوسعيد, contournant le Souk de حلب, accélérant à دوار اللؤلؤ et caressant le palais de دار الحجر , illuminant les couloirs de دار زهران et skiant sur les magnifiques pistes de جبل الشيخ ,
L'amour du vent qui soulève au dessus des montagnes afin d'observer la vie à la médina, la Khomsa (main de Fatma) au dessus de la tête de ceux qui se protègent, les paroles de dieu dictées sur des murs qu'aucun canon ne démolira,
L'amour de la lumière qui ne cesse d'éclairer mais qui aveugle quand même,
Celle qui émane du port avec la folle ambition de ramener chaque marin chez lui sain et sauf au couscous de sa maman et à la tzaghrita (Youyou) de sa fille,
L'amour du pain qui se mélange à la sauce tomate des jours d'été, où la chaleur augmente avec défi, un mélange de piment et d'oignon, un œuf écrasé au milieu comme s'il venait d'éclore,
n'en sort pas un poussin, mais plutôt les saveurs d'un pays tant détesté et pourtant préféré,
L'amour du goût, des épices qui servent de poudre de fées, de légumes si riches qu'ils bâtissent des maison au bord de la Méditerranée, des fruits de mer si délicieux qu'ils se sacrifient tous les dimanches en martyrs pour tes magnifiques papilles gustatives,
L'amour du thé où le sucre et la menthe se rencontrent pour la première fois, ils se serrent la main, se rapprochent, rient de la bizarrerie, se rapprochent, se sourient de la coïncidence, se rapprochent jusqu'à s'embrasser sous un feu de braise, c'est la chaleur de leur amour qui enflamme ta langue et tes narines,
Le rond point à droite près d'une ancienne boulangerie te propulse contre la portière,
Des fous du volant ça et là, des insultes, des cris, le chaos, il y'a une certaine joie qui s'y cache, Une excitation, l'adrénaline qui s'élance dans tout ton corps, parcourt des kilomètres de peau, de nerfs, de sang,
Tu regardes par la fenêtre et c'est l'horizon qui te sourit, tu passes devant la mer qui encercle les alentours,
Le bleu t'inonde les yeux sans te noyer, il se dandine devant ta rétine avec ses formes séduisantes, ses coquillages luisants, ses grains de sable qui se frottent les uns contre les autres,
L'odeur de sel te bouche les narines, elle sait que tu l'aimes et ne la rejettera jamais, elle sait que Tu ne peux vivre sans la sentir, elle sait qu'elle te manque même plus que la frénésie des rues,
Une fougueuse odeur de jasmin s'y mêle, annonçant un vent de révolte, une douce brise de désobéissance, un souffle de rébellion,

الغضب الساطع آ ٍت وأنا كلي ايمان
الغضب الساطع آ ٍت سأمر على ا لأحزان

Encore du Fairouz, il se dit que sa radio doit être un peu brouillée,
Telles les roues du carrosse qui passe devant lui, les chevaux balançant leur queue de droite à gauche en harmonie,
Telles les plaques routières qu'il ignore, comme si elles n'existaient pas, Telle l'économie de son pays que personne ne veut réparer,
Tels les clous plantés dans son bras et qui lui permettent de toujours conduire, encore et vers l'infini jusqu'à ce que l'horizon perde son sourire et que le ciel s'assombrit, que la lune sorte du lit et que le soleil timide déguerpit,
Il ne fait plus le tour des courbes, il choisit des lettres plus simples, moins imposées,
Des ء et des ر,
Il franchit les frontières, dépasse les limites,
Et toi tu n'en as rien à faire, des falafels dans la main,
Il n'y a que l'ail qui importe maintenant, son association spontanée avec le sésame doré, son mariage forcé avec la coriandre et le persil,
C'est le festival de saveurs qui traverse ton larynx et qui te remplit de joie à ras bord qui te fait tout oublier,
Sauf les histoires de عفريت de ta grand mère, les surnoms bizarres de tes nombreux cousins,
Ormazd créateur qui a pour œil le soleil et le ciel son vêtement brodé d'étoiles,
عليسة, la guerrière carthaginoise; ton idole,
Kahina la princesse berbère qui ensorcelle et rassemble,
Aïcha Quendicha l'épée au charme fatal,
Tu n'oublieras jamais ces légendes, ces beautés, ces figures d'art et de culture car tes racines y sont implantées, tes origines y prennent vie,
C'est dans les feuilles de palmiers, les oliviers, les orangers que ton espoir naît et éclôt,
C'est aux côtés de la chéchia, de la abaya, de la keffiyeh et du سفساري que tes idées se tissent,
C'est autour des ث et des ي que tes pensées se gravent,
Et c'est au long du Nil, de دجلة و الفرات que ton
sang coule,
Tu regardes par la fenêtre, et le son du Adhan te parvient aux oreilles,

اشهد ان لا ا لاه ا لا ا لله,

C'est l'heure de descendre,
Tu refermes ton livre, et tu ouvres la porte, le pied dehors mais le corps toujours à l'intérieur du véhicule, Tu es à demi immergé, et tu ne sais plus vraiment qui tu es,
Destiné à faire partie du chaos,
ou promis à la douce chaleur nocturne?
Qui es-tu?
Une grenouille qui saute d'une rive à l'autre sans se soucier de ce qui l'entoure,
Ou une gazelle qui ne s'aventure jamais au delà de la lisière? Tu te dis que pour l'instant tu préfères le calme,
Tout en sachant que la tempête n'est jamais loin,
Aux pays des grenades et des jasmins.

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