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Plus nous allons être connectés, plus nous aurons besoin de déconnexion

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Nous passons de plus en plus de temps sur notre smartphone. Dans ce contexte, parfois jugé comme individualiste, quelle place est faite pour l'attention à l'autre? Concrètement, est-ce que j'ai quelque chose à carrer de ta tête alors que je zone sur Instagram pendant qu'on boit un verre? J'ai choisi ici le cas des interactions Hommes/Machines dans le cadre des réseaux sociaux.

Dans la lecture académique, deux points de vue s'opposent:

Grâce aux réseaux sociaux, les individus deviennent plus sociables (Hampton, 2015).

A l'inverse, le fait d'entretenir des relations virtuelles superficielles nous détourne du temps et de l'effort nécessaire à fournir pour maintenir des relations dans la vie "réelle". (Rosen, 2015)

Mais nous, on en pense quoi?

Décryptage.

Les réseaux sociaux diversifient nos relations et en sont un complément.

Les études menées par le professeur Hampton tendent à démontrer que les utilisateurs des réseaux sociaux, notamment à travers leur smartphone, ont des relations plus diversifiées et des relations proches plus nombreuses. Jusqu'ici tout va bien. Nous rencontrons des personnes qui deviendront peut-être des amis proches. Mais pour ceux qui ne le deviendront pas, ce n'est pas grave, ils font désormais parti de notre sacro-saint réseau.

Les interactions via les réseaux sociaux ne remplaceraient donc pas les relations les plus proches, au contraire, elles seraient un complément essentiel. Un approfondissement. Je peux voir la soirée où était mon pote hier soir à Pétaouchnok et donc lui en parler aujourd'hui quand on se fera un Whatsapp. Genius.

Il est même possible d'affirmer que ces échanges d'informations et d'opportunités sont un facteur de réduction du stress (Hampton, 2015). Oui, nous n'oublions plus les anniversaires depuis Facebook et nous ne manquons plus un seul event pro ou perso.

Les interactions permises grâce aux réseaux sociaux ouvrent le dialogue sur des sujets souvent tabous (politique, religion, sexualité...) et permettent aux individus d'acquérir davantage de relations avec des personnes d'horizons différents. L'attention se porte donc sur l'autre, sur sa culture et permet une ouverture d'esprit. Bien sûr, cette situation a aussi son pendant négatif: la lâcheté à portée de clavier et derrière un écran n'augmente en rien notre sociabilité.

Parenthèse hors des réseaux sociaux, Google vient de lancer ses écouteurs "Pixel Bud", capable de traduire (presque) en temps réel 40 langues (en savoir plus). N'est-ce pas ici une formidable opportunité de dépasser la barrière de la langue et de pouvoir échanger avec presque la terre entière? Le phénomène du "web ambiant" montre déjà des implications positives. J'ai tellement hâte qu'ils en développent une paire pour parler avec mon chat. Meow.

Mais ils représentent des instants furtifs de connexion loin des vrais moments de communication.

Pourtant, l'augmentation de ces interactions dans la sphère virtuelle a appauvri nos relations dans le monde réel (Rosen, 2015).

Nous sommes constamment sollicités par des notifications et alertes sur nos téléphones, prévenant d'une activité apparemment importante à laquelle il faut porter attention. Les réponses et l'attention que nous y apportons donnent l'illusion d'être des individus sociables alors qu'il s'agit en réalité d'instants furtifs de connexion et non d'une réelle communication (Turkle, 2015). Ces connections futiles ne nous fournissent pas l'essentiel pour assurer un équilibre relationnel sain = cette superficialité nous satisfait 3 petites heures et puis s'en va.

Une étude menée par le professeur Rosen montre que l'empathie exprimée dans le monde virtuel est six fois moins efficace pour faire ressentir à la personne concernée qu'elle est soutenue. En gros, un câlin est six fois plus utile qu'un emoji bisous ou un pouce en l'air.

Madhumita Murgia a voulu connaître, pour le Financial Times, le comportement des 10-18 ans sur les réseaux sociaux. Voici le témoignage (angoissant?) d'une jeune fille de 13 ans:

"Moi et mon téléphone, on est les meilleurs amis. Je suis plus proche de mon téléphone que de ma famille."

Il y a ici une totale confusion entre virtuel et réel. Cela n'est pas sans rappeler le film "Her" de Spike Jonze, où Théodore tombe amoureux de Samantha, une voix féminine aux multiples qualités, mais issue d'un programme informatique. La science-fiction se fait de plus en plus amie avec la réalité.

L'interaction avec l'autre et le fait de tisser des liens sont une sorte de sport nécessitant un entraînement. Plus nous le pratiquons, plus nous devenons sociables. Or, les jeunes et adolescents interagissent dès leur plus jeune âge à travers un écran. Ils perdent ainsi leur capacité à échanger "en face à face" avec autrui (Wyatt Fisher, 2017).

Et nous, on en pense quoi?

100% des personnes interrogées utilisent un smartphone et la totalité est également inscrite sur les réseaux sociaux. Notre utilisation est assez variée: 32% jugent leur utilisation active alors que 33% la jugent passive. Pour le tiers restant, cela dépend des périodes.

Pour 65% d'entre nous, l'utilisation des appareils technologiques qui est faite en groupe (groupe d'amis ou au travail), n'entravent en rien les interactions avec les autres = quand vous me parlez, j'ai beau regarder mon téléphone, je fais quand même attention à ce que vous me dites et je suis le fil de la conversation. De là à pouvoir y prendre part? Not sure.

Nous avons besoin des autres pour exister et nous avons besoin d'échanger avec les autres pour nous sentir exister. Malgré notre addiction, nous semblons encore être capables de faire la part des choses. 45% d'entre nous pensent d'ailleurs que les avancées technologiques ont amélioré notre rapport aux autres.

Quoi qu'il en soit, nous avons besoin d'échanger et de se retrouver dans le monde réel, sans interface et sans filtre. Plus nous allons être connectés, plus nous aurons besoin de déconnexion. Alors, voyons-nous en vrai, échangeons, rions, soyons tactiles et tactiques, vrais et authentiques.

Les chiffres viennent d'une étude réalisée dans le cadre de mon mémoire de fin d'études. Elle a été réalisée auprès de 125 personnes, qui ont pour moyenne d'âge 26 ans.

Sources:

Murgia M., (2017), "The secret lives of children and their phones", The Financial Times

Rosen L., Hampton K N., (2015), "Big Issues in Technology (A Special Report) -- Is Technology Making People Less Sociable?", The Wall Street Journal

Ce billet est également publié dans son intégralité sur le blog Manon Vitamines Cooper.

manon vincent

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