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La guerre après la guerre. Déminage (II)

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DEMINAGE
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Par un hasard de la recherche, quelques jours après avoir écrit un long billet sur la fin des opérations de déminage annoncée par l'Algérie en janvier 2017, je me trouve à Genève aux archives du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations Unies (UNHCR). Le but de ce voyage, c'est de suivre un fil dans ma recherche sur l'année 1962 : c'est en effet le HCR qui a été en charge du rapatriement des réfugiés algériens du Maroc et de Tunisie en 1962. Il semble que pour la première fois, le HCR était appelé à intervenir par le pays concerné lui-même, plutôt que de décider l'intervenir de son propre chef. Ce sont en effet les accords d'Évian qui donnent ce rôle au HCR, en prévoyant des commissions tripartites :

Des commissions installées en Algérie et hors d'Algérie seront chargées de prendre toutes mesures administratives et autres utiles, en vue du rapatriement en Algérie des Algériens réfugiés, notamment en Tunisie et au Maroc.

Ces commissions comprendront 3 membres, l'un désigné par le Haut-Commissaire, le second par l'Exécutif provisoire et le troisième, sous réserve de l'accord de cet organisme international, par le Haut-Commissariat aux Réfugiés. Le contrôle de ces rapatriements sur les points de passage des frontières sera assuré par les services civils compétents.

L'opération de rapatriement a été montée en collaboration avec la Ligue des Sociétés de la Croix et du Croissant Rouges (la Ligue), dans une opération annoncée par la Haut-Commissaire aux réfugiés comme le plus grand déplacement de réfugiés depuis la seconde guerre mondiale. Il y aura beaucoup à dire sur son organisation et ses résultats. Mais dès la première lecture, un document m'a sauté aux yeux, parce qu'il évoque la question des zones minées. C'est le représentant du HCR en Algérie, l'Irlandais John D. Kelly, qui écrit un rapport au Haut-Commissaire aux réfugiés. Il l'écrit depuis Rocher-Noir, siège de l'Exécutif provisoire où est installée la direction de la commission tripartite.

De retour d'un passage dans la préfecture de Tlemcen, le 30 juillet 1962, il s'intéresse aux derniers rapatriés depuis Maroc :

I was informed that the 5.000 Beni Boussaid repatriants were in a desperate situation. They were among the last refugees to be repatriated from Morocco, their repatriation having been delayed due to the mine fields with which their lands had been saturated by the French Army during the fighting in Algeria. It appears that the maps and plans of the mines have been lost, which enormously increases the difficulty of disposing of the mines.

[J'ai été informé que 5 000 Beni Boussaid rapatriés étaient dans une situation désespérée. Ils faisaient partie des derniers réfugiés à être rapatriés depuis le Maroc, leur rapatriement ayant été retardé en raison des champs de mines dont leurs terres avaient été saturées par l'armée française durant les combats en Algérie. Il apparaît que les cartes et plans des mines ont été perdues, ce qui accroît considérablement la difficulté de détruire les mines.](1).

Leur rapatriement est rendu possible par la décision d'un officier de l'ALN dont le nom ne nous est pas connu :

The repatriation of the Beni Boussaïd was eventually made possible only because Mr. Singer of the League took an ALN officer to the area to decide whether it was possible to bring the refugees back or not. Taking the responsibility, the ALN officer decided that the refugees should be repatriated, and this was done between 20 and 25 July.

[Le rapatriement des Beni Boussaïd a finalement été rendu possible uniquement parce que M. Singer de la Ligue, a amené un officier de l'ALN sur la zone pour décider s'il était possible d'y amener des réfugiés ou pas. Prenant la responsabilité, l'officier de l'ALN a décidé que les réfugiés devaient être rapatriés. Ceci a été fait entre le 20 et le 25 juillet.]

Une fois rentrée, toute la difficulté de leur situation apparaît clairement :

However, once back in their tribal lands right on the border with Morocco, the Beni Boussaïd found that they are completely hemmed in by the mine fields. They cannot till their lands, nor can they even go to fetch water. They are entirely dependent on outside help for all means of subsistence, since they cannot move from their inhabited areas. They are being given supplies by Tlemcen and by the League.

[Néanmoins, une fois rentrés sur leurs terres tribales, juste à la frontière avec le Maroc, les Beni Boussaïd se sont trouvés prisonniers des champs de mines. Ils ne peuvent labourer leurs terres, ni ne peuvent aller chercher de l'eau. Ils sont entièrement dépendants de l'aide extérieure pour tous les moyens de subsistance, puisqu'ils ne peuvent bouger de leurs zones d'habitation. L'approvisionnement leur est fourni par Tlemcen, et par la Ligue.]

Il est impossible que ces populations ne demeurent dans de telles conditions de dépendance, et il est impossible également de les transférer ailleurs. Selon le même rapport, la préfecture de Tlemcen souhaiterait que le HCR intervienne auprès des Français, pour que leurs unités de déminage nettoient le territoire des mines antipersonnel qui le jonchent, car l'ALN n'est pas équipée pour le faire.

Le correspondant du HCR dans l'Exécutif provisoire, M. Benzerfa (2) se propose de demander un rapport au préfet de Tlemcen sur cette question, et envisage ensuite de se tourner vers les autorités françaises, soit directement, soit par l'intermédiaire du HCR. On se dit alors que si ce rapport a bien été écrit, il pourrait bien exister dans les archives algériennes. Que si on y avait accès, on pourrait entendre une voix algérienne sur cette question, au lieu de toujours lire les points de vue de représentants d'autres pays, ou de fonctionnaires internationaux. (On se dit qu'on essayera encore.)

Mais on a quand même l'idée de relire le rapport écrit par l'Algérie en 2016 pour justifier de l'application de la Convention d'Ottawa sur les mines antipersonnel, au hasard, pour voir si, par chance, on n'y trouverait pas la trace des Beni Boussaïd...

Et en effet. Dans le tableau listant les zones où des mines ont été détectées, on trouve mention de « 3 tronçons allant de l'Est de la RN 99 des limites avec Sidi Boussaid à celles de Souani », à Maghnia, soit un territoire de 92 ha. Deux autres tronçons, dépendant de la localité de Beni Boussaïd, représentent plus de 122 ha. Leur déminage manuel a permis l'élimination de près de 40 000 mines dans les deux zones (3).

La restitution des terres a eu lieu le 27 février 2013.

Voilà.

Il n'y a pour l'heure aucun moyen de vérifier si c'est bien là la totalité des terres dont il est question dans le rapport du HCR. Ni de savoir ce qu'il est effectivement advenu des 5 000 personnes dans ce long intervalle de 51 ans. Sont-ils restés dans leurs habitations ? Se sont-ils réfugié ailleurs ? Pour les historien-nes, il reste encore bien du travail.

deminage

NOTES:

1: Kelly to High Commissionner. Rocher-Noir, 1 August 1962. Repatriation of Algerian refugees file 31/TUN/MOR/REP
06; Assistance Programmes: General sub-series 13/1; Classified subject files, series 1; Records of the Central Registry fonds | UNHCR 11. C'est moi qui traduit. [↩]

2: En 1963, Benzerfa serait directeur de cabinet à la présidence. En 1962, je ne connais pas encore sa fonction officielle. [↩]

3: Rapport sur la mise en œuvre de la convention d'Ottawa relative aux mines antipersonnel (2016). [↩]

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